FR 1165S FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS
Fall 2007 Jean-Jacques Thomas
Lecture no 2bis
© Evidences Invisibles
Raymonde Carroll
Paris : Editions du Seuil, 1987
Le téléphone [pp. 133-147]
Il pourrait sembler bizarre que le téléphone soit l'objet d'un essai, au même titre que l'amitié ou la famille. Le téléphone fait cependant partie de notre quotidien et, partant, de notre espace relationnel. Des développements technologiques des plus éblouissants le transforment chaque jour. Mais c'est l'objet qui change, non la façon de communiquer (d'utiliser l'objet), qui, elle, obéit aux mêmes implicites, qu'il s'agisse de cartes au laser ou d'ordinateurs. Or, on le sait maintenant, qui dit implicites dit possibilités de malentendus interculturels.
Une Française à l'anglais impeccable, depuis trois ou quatre ans aux États-Unis, sur le point de repartir pour la France: « Parfois, je m'énerve encore parce qu'il y a beaucoup de choses qui me dépassent vraiment... J'ai une amie américaine ... on s'entend mais vraiment très très bien ... Bon, je sais qu'elle a de très grands problèmes de famille. A Noël dernier, elle est rentrée chez elle, et je savais que ça allait barder avec sa mère. Je l'appelle le soir de Noël... Elle me répond qu'elle ne peut pas rester au téléphone, qu'elle me rappellera et m'ex¬pliquera. Noël passe. Rien. Bon, je me dis qu'elle doit avoir encore plus de problèmes que prévu. J'appelle le Jour de l'An pour lui souhaiter la bonne année, même histoire, elle me dit de la rappeler, ce que je refuse absolument de faire. Je dis
non et je raccroche.
Elle ne m'a même pas demandé de nouvelles de Patrick qui était venu d'Inde pour
passer les fêtes avec moi, ce qu'elle savait très bien. Patrick était tout
étonné ... Elle a fini par rappeler. J'ai pensé aux différences culturelles dont
nous avions parlé et, au lieu de fermer le bec, de ravaler ma colère et de
mijoter toute seule dans mon coin, j'ai décidé de lui dire que dans ma culture,
ça ne se faisait pas d'agir comme elle avait fait. Je suis contente d'ailleurs,
parce qu'on s'est expliquées, et puis tout s'est arrangé ... Elle avait eu des
tas de problèmes en effet... »
Une Américaine, parlant d'amis (français), qu'elle a en France: « Ils détestent
utiliser le téléphone. Ici, si on se déplace beaucoup et qu'on n'a plus le temps
d'écrire, on utilise le téléphone. Tandis qu'eux, s'ils ne peuvent pas écrire,
ils n'appellent pas non plus, rien, c'est le silence. »
Universitaire française aux États-Unis, j'ai longtemps été « ahurie» par la «
facilité» avec laquelle des étudiants m'appelaient chez moi pour poser des
questions que je trouvais « triviales », qui « auraient certainement pu attendre
que je sois à mon bureau »,
Le téléphone joue un rôle très compliqué dans notre vie (à nous Français). Si
nous pouvons nous le permettre, nous le faisons installer aussi vite que
possible. Mais dès qu'il est là, nous le soumettons à toutes sortes de règles
non dites, comme s'il représentait une menace que l'on avait admise chez soi,
une sorte de cheval de Troie dont nous saurions la présence nécessaire (<< S'il
arrivait quelque chose ... »), mais dont nous devions contenir, limiter le
pouvoir. Il semble même que pour certains, le téléphone idéal ne serait
qu'émetteur, vous per-mettant d'appeler l'extérieur à volonté, mais non
récepteur, ne « vous sonnant» pas à volonté.
Pourtant le téléphone est aujourd'hui chose commune, l'usage en est des plus
familiers pour tous. Pourquoi garde-t-il donc ce caractère ambigu?
Pour savoir qui je peux appeler et quand, j'ai besoin d'autre chose que d'un
manuel de savoir-vivre. En effet, pour un Français, utiliser le téléphone, c'est
affirmer la nature d'une relation. Or, ce n'est pas le cas, on s'en doute
maintenant, pour un Américain.
Je (français) appelle un bureau pour demander un renseignement. Quand on me
répond, c'est poliment, mais rapidement en me donnant l'impression que si je ne
me dépêche pas pour poser toutes mes questions, on va me raccrocher au nez. J'ai
donc l'impression de retenir malgré elle la personne qui me répond, et si
j'insiste, on me fait sentir que j'exagère (<< Si tout le monde faisait comme
vous ... »). Peut-être y a-t-il ici l'idée qu'en téléphonant, je triche un peu
puisque je ne fais pas la queue, je n'attends pas mon tour comme tout le monde (est-ce
pour cette raison que l'attente a été réinstituée au téléphone par la musique
qui suit le « Ne quittez pas» fatidique ?). Il y a peut-être aussi une autre
explication: derrière le guichet, l'employé détient un certain pouvoir sur le
client, qu'il perd au bout du fil (je sonne, il répond). Pour rétablir
l'équilibre, il « me liquide» en me forçant à me presser, ou me remet dans la
position du demandeur en me faisant attendre.
Si j'appelle quelqu'un qui occupe un poste quelque peu important, je dois tout
de suite montrer patte blanche et répondre au « de la part de qui» instantané.
Et me voilà tout de suite transformé en importun possible. (La réponse
amé¬ricaine: « May 1 ask who is calling », qui aurait plus le sens de : « Qui
dois-je annoncer », est de moins en moins fréquente, remplacée par la phrase
passe-partout : « Sfhe is in conference right now, may 1 have herfhim cali you
back » qui permet d'éviter les importuns.)
Dans le cas donc d'une relation d'affaires (appeler un bureau, une agence, un
service public), la communication peut être désagréable, mais elle est claire.
En appelant, je me mets à la disposition du répondeur. En cas de
non-satisfaction, ma seule alternative est de raccrocher, ce qui ne résout pas
la question pour laquelle j'appelais, et n'est donc pas dans mon intérêt. Cela
explique en partie, je crois, pourquoi de nombreux Français préfèrent aller à
l'agence, ou au bureau en question, pour obtenir des renseignements qu'un
Américain obtiendrait par téléphone. Quand je suis là en personne, on ne peut
aussi facilement me faire disparaître et, si je suis un tant soit peu motivé (ou
têtu), j'y passerai « le temps qu'il faudra », mais j'obtiendrai satisfaction.
De plus, la personne qui répond au téléphone ne peut être confrontée en cas
d'erreur, de renseignement erroné, mais demeure « une dame », « un monsieur »,
«on », Si je demande à qui je m'adresse, on me répondra par un prénom, dans un
pays où je ne permets pas facilement à n'importe qui de m'appeler par mon prénom.
Aussi n'est-ce pas le prénom, mais plutôt: «Vous direz que c'est M. André », ou
encore: « Vous demanderez Mme Anna », Tout cela évoque un certain degré de
méfiance à l'égard de transactions officielles faites par téléphone. On se sent
en quelque sorte tout seul contre un miasme de non-responsabilité, contre des
répondeurs insai¬sissables. Plusieurs Français m'ont affirmé ne pas avoir
confiance en les renseignements qu'ils obtenaient par téléphone parce que
l'expérience leur avait appris « qu'une réponse au téléphone n'engage à rien »,
Ainsi: «J'ai appelé la XXXX deux fois, j'ai demandé s'ils avaient un accessoire
pour mon appareil de photos, j'ai donné la marque et le numéro, on m'a dit oui.
Je me méfiais, j'ai rappelé le lendemain, j'ai dit clairement, " Vous l'avez?
Vous êtes sûr? Je viens le prendre tout de suite?" Oui, oui, oui. J'y suis allé,
ils ne l'avaient pas. J'ai dit que j'avais appelé, etc. "C'était une erreur ",
voilà ce qu'on m'a répondu ... »
Le désir de savoir à
qui on a affaire est exprimé dans un autre contexte par l'incongru « Qui est là
'l » ou «Qui est à l'appareil? » qui m'assaille souvent quand je réponds au
télé¬phone. C'est comme si quelqu'un frappait à votre porte et vous demandait de
vous identifier ... Je crois que pour que cette question ne soit pas
complètement ridicule, ou aberrante, il faut la comprendre d'une autre manière.
En posant la question «Qui est là?» à la personne qui me répond au téléphone,
j'affirme une relation proche entre le répondeur et moi. En fait, ma question
veut dire: «Lequel d'entre vous est à l'appareil? », c'est-à-dire: «Lequel des
habitués de la maison» - sous-entendu: «que je connais et qui pourraient se
permettre de répondre au téléphone» (membres de la famille, femme de ménage,
garde d'enfants, belle-famille, amis intimes). Dans ce cas, un prénom seul
suffit en réponse.
C'est pour des raisons semblables (affirmer une relation proche) qu'un Français
ne s'identifie pas au téléphone, à l'encontre de l'Américain qui souvent donne
son nom au complet même si vous le connaissez assez bien. Quand un Français
donne son nom, c'est preuve de relation distante, « formelle », Autrement, dès
que quelqu'un se considère comme un de vos « bons copains », il ne dira pas son
nom quand il appelle. A vous de le reconnaître au son de sa voix, et sans
hésitation. On s'attend à être reconnu, même si on ne téléphone pas fréquemment,
et même si on sait que la personne appelée connaît «des tas de gens ». Cela
devient même un jeu, une sorte de coquetterie, un test d'amitié auquel on soumet
le répondeur incertain. Par conséquent, de peur de se tromper, on apprend très
vite à reconnaître les gens par leur voix, ce qui renforce le système. La
distance dans le temps et l'espace ne diminue en rien cette attente. J'ai
moi-même reçu des coups de téléphone littéralement « des quatre coins du monde»
et de personnes que je n'avais pas vues « depuis une éternité », Cela ne les a
pas empêchées (au contraire) de ne pas dire « coincé » par plusieurs
engagements. Ainsi, quand on est amis de lycée, par exemple, on « passe se voir
», on « va chercher » untel. Mais quand on est plus âgé et « très pris », on se
quitte avec l'idée de se revoir très bientôt (demain ?), mais pour régler les
détails, « on s'appelle »,
Ce « on s'appelle » qui termine plus d'une conversation, n'est pas la dernière
chance qu'on a de repousser (ou carrément éviter) une décision. Au téléphone
même, il y a encore le « Je te rappelle» qui peut jouer le même rôle.
Il semblerait que le téléphone pourrait servir à annoncer une prochaine visite
«< J'étais dans le coin ... »). Mais ce n'est pas si certain. L'annonce
imminente d'une visite suppose qu'on sera plus ou moins prêt à recevoir cette
visite. D'où possibilité d'affolement (on envoie un gosse chercher des petits
gâteaux, ou à boire), parce qu'on n'a plus l'excuse de ne pas être en mesure de
faire honneur à la visite inopinée «< Je suis désolé, vous arrivez comme ça, en
plein ... il n'y a plus une goutte de quoi que ce soit à la maison »), et de ne
pouvoir offrir qu'un « petit café ».
Bien qu'il constitue une irruption, le coup de téléphone n'obéit cependant pas
aux mêmes restrictions que la visite à l'improviste. Soumis à des règles de
politesse assez sévères (pas tôt le matin, pas tard le soir, pas après 20 heures,
pas au moment du déjeuner, pas au moment de la sieste, pas au moment de dîner
... ), il bénéficie quand même d'un temps plus élastique que la visite non
annoncée. Les intrusions par télé¬phone peuvent donc être plus fréquentes, et
sont plus pro¬bables, que celles par visites non annoncées. Ce qui explique
qu'on prenne toutes sortes de précautions quand on appelle une e) collègue à la
maison, par exemple : «Excusez-moi de vous déranger », «Je suis désolé(e) de
vous avoir appelé(e) chez vous », ou autre formule du même genre et qui est
toujours suivie d'un « mais » qui justifie l'appel. La force du « mais non, mais
non» en réponse doit ou vous rassurer, ou vous indiquer qu'en effet vous
dérangez, ce qui est parfois renforcé de « c'est-à-dire que j'allais ... »,
Est-ce à dire que les Français ont une aversion maladive pour le téléphone, une
attitude paranoïaque à son égard? Certains Américains ne sont pas loin de le
penser. Mais la gêne fréquente qui accompagne le coup de téléphone à donner doit
être interprétée autrement.
En effet, cette gêne disparaît quand il s'agit (pour des Français) d'appeler des
amis proches, ou des membres de la famille avec lesquels on s'entend bien. Dans
ces cas en effet, on sait exactement à qui on a affaire, on connaît bien toutes
les expressions, les inflexions de celui à qui on parle, on sait à quel moment
il ne faut pas appeler (<< jamais avant midi »), à quel moment inhabituel on peu
appeler (<< Elle est toujours réveillée jusqu'à 2, 3 heures du matin »), etc. Si
par accident j'appelle à un mauvais moment, on me le dira sans que je me fâche
pour cela.
Dans ces cas, le téléphone devient un outil précieux. Il permet de combler
l'écart causé par des distances spatiales ou temporelles, il permet la visite
fréquente que j'aimerais faire ou avoir, mais que mon emploi du temps et celui
de mes proches, les distances qui nous séparent et font obstacle même dans la
même ville, m'interdisent. C'est une façon de garder contact avec l'autre et
d'être toujours renseigné sur son état d'âme «< C'est bizarre, ça fait trois
jours que X n'a pas donné signe de vie, il doit se passer quelque chose »), et,
selon la gravité soupçonnée du silence (et donc de l'appel à l'action) je
téléphonerai ou irai rendre visite à X «pour en avoir le cœur net », Dans ces
cas de coups de téléphone entre proches, la nature de l'échange est calquée sur
la nature des rapports. On se conduit comme on le ferait dans un face-à-face, on
peut même être mené à un plus grand degré d'intimité, mais on reste soi-même. Le
téléphone permet de multiplier les échanges, de partager instantanément une
pensée, une opinion, une nouvelle, un pronostic, sa joie ou sa solitude, une «
crise» ou un moment de dépression, une « bonne surprise », etc.
Le seul autre cas où l'on pourrait se permettre d'être aussi impulsif est, en
apparence, très différent: quelqu'un de très en colère contre des inconnus (les
préposés aux réclamations, par exemple) parce qu'ils représentent telle ou telle
maison, tel fournisseur, n'hésitera pas à décrocher le téléphone « pour leur
faire savoir ce qu'il pense d'eux », ou pour « leur donner de ses nouvelles »,
Cependant, dans les deux cas (l'appel entre deux proches et celui entre deux
inconnus), il peut y avoir impulsivité parce qu'il n'y a aucune ambiguïté dans
la situa¬tion. La relation entre les deux personnes au bout du fil est claire:
dans le premier cas, elle est forte (et peut donc admettre ce genre d'irruption),
dans le deuxième cas elle est non existante, ou menace fort' de le devenir.
Dans les relations entre proches, les coups de téléphone peuvent être parallèles
aux visites (il est possible d'appeler dès son retour « parce qu'on avait oublié
quelque chose» ou qu'on a eu une nouvelle idée), suppléer aux visites (remplir
l'espace entre les visites), ou remplacer presque complètement les visites. On
appelle pour prolonger un moment qu'on a passé avec quelqu'un, ou alors pour
réaffirmer, renforcer un lien, un contact, et « passer un moment» avec X ou Y.
Des renseignements précis sont rarement échangés dans ce contexte. Il ne s'agit
pas de «parler de », mais de «parler» tout simplement. Cela ne veut pas dire
qu'on n'apprend rien dans ces communications. Il peut même arriver qu'on
obtienne des réponses précises à ses questions. Mais ce qui est plus impor-tant,
c'est tout ce qui était dit autour de ces renseignements, la conversation qui
les englobe (au point parfois de les faire oublier) et, dans le cas de grandes
distances, le son de la voix,
la brève illusion de présence, de proximité. .
Il arrive ainsi, dans les cas de grandes distances, ou de coups de téléphone
assez rares, qu'on dépense sans regret de grosses sommes d'argent pour ne dire
pratiquement rien d'autre que: « Bonjour, comment ça va, je t'embrasse» à toutes
les personnes présentes au moment de l'appel, et qui défilent l'une après
l'autre à l'appareil pour prononcer essentiellement les mêmes paroles. Dans ces
cas, exacerbées par la distance, les émotions priment, mais pas au point de
faire oublier le rituel qui exige de « dire un mot à tout le monde », et qui
remplace en quelque sorte celui de « la bise à tout le monde ». D'ailleurs, le
coup de téléphone peut franchement prendre la force d'un rituel aux dates
importantes: anniversaires, fêtes, Noël, ou Jour de l'An. Là encore, c'est
l'acte d'appeler qui compte, pas tellement les paroles (souvent rituelles)
échangées. L'ap¬pelé, quelles que soient ses obligations au moment de l'appel,
est tenu de participer au rituel de la même manière s'il prend la peine de
répondre. S'il ne peut participer à l'échange, il ne répondra pas. Mais soulever
le téléphone pour dire à l'ami prêt au rituel qu'on n'est pas libre d'y
participer constitue, pour un Français, une incongruité. Tandis qu'un Américain
aurait tendance à préférer une réponse, même brève «< 1 can't talk now »], signe
de relation forte puisqu'on se la permet. On comprend le malentendu rapporté par
la Française au début de cet essai.
T out ce qui précède
semblerait indiquer que, pour les Français, le téléphone a deux personnalités
selon la nature des relations qu'on a avec les appelés. Quand la relation est
caractérisée par des certitudes (famille, amis), le fil téléphonique devient
vraiment l'extension symbolique des liens qui rattachent appelant et appelé. Le
téléphone est alors rassurant, sa présence désirable. Dans tous les autres cas,
c'est l'incertitude, et donc l'inquiétude, la menace, l'intrusion, le
bouleversement, l'invasion en puissance, et le malaise devant l'inconnu.
Et ma conduite au téléphone reproduira celle que j'adopte dans mes autres
rapports quotidiens, dans mes conversations, par exemple (voir chapitre sur la
conversation).
La ligne de
démarcation est moins claire pour les Américains et, partant, plus difficile à
découvrir pour l'étranger. Américain(e), je considère le téléphone avant tout
comme un outil, un instrument pratique et indispensable. Avant même de déménager,
par exemple, je m'arrange pour faire installer le téléphone à ma nouvelle
adresse, pour qu'il puisse fonctionner dès mon premier jour dans ma nouvelle
résidence. Si je reste dans la même ville, je suis sûr(e) de pouvoir garder le
même numéro, à moins de vouloir un peu brouiller les traces en changeant de
numéro.
Mon numéro de téléphone devient très vite une partie intégrale de mon identité.
Quand je décline nom et adresse, ce numéro suit automatiquement. Il est imprimé
sur mes chèques, il accompagne tous mes achats à crédit, il est à la portée de
quiconque veut faire des sondages, études de marché, ou ventes par téléphone.
Grâce à ce numéro, je demeure accessible à un nombre incalculable de gens qui
pourraient avoir besoin ou envie de m'atteindre, y compris une grande majorité
d'inconnus. Il apparaît sur toutes sortes de listes dont je ne soupçonne même
pas l'existence, jusqu'au jour où je suis contacté(e). Je peux ainsi, sans
grande surprise, recevoir un coup de téléphone de l'université à laquelle je
suis allé(e) il y a trente ou quarante ans, et dont les membres actuels
sollicitent des fonds de concert en organisant un « telethon » (sorte de
marathon téléphonique), dont le but est d'atteindre le plus grand nombre
d'anciens possible, et de les ramener au troupeau (et à leurs devoirs). Il est
significatif que ces « telethons» soient, jusqu'à présent, couronnés d'un
immense succès.
Cette accessibilité s'accompagne, bien sûr, d'une certaine vulnérabilité quand
je suis à la portée d'indésirables - voleurs potentiels qui vérifient ainsi que
la voie est libre (d'où l'in-compréhension américaine devant l'existence des «abonnés
absents » en France), spécialistes de coups de téléphone obscènes, etc. Pour
cette raison, on apprend aux enfants à répondre au téléphone (et à ne pas dire
la vérité) dès leur plus jeune âge, par mesure de sécurité.
Ce qui précède implique que, si je veux me couper de tous ces appels, mon seul
recours sera d'appartenir à la liste rouge, d'avoir un numéro « non listé»
(unlisted number], ce qui me coûtera de l'argent. Je peux aussi installer un
répondeur automatique, mais il ne me libère pas vraiment, il me permet seulement
de choisir le moment de ma réponse. En effet, si X m'appelle et me laisse son
numéro de téléphone ou un message sur le répondeur, la politesse exige que je
rappelle. Le but donc du répondeur est de me permettre de recueillir les appels
qui se perdraient en mon absence plutôt que d'éviter le contact. Ainsi, il n'est
pas rare que mon premier geste en rentrant chez moi soit de vérifier mon
répondeur. Et il Y a de fortes chances que, même si je ne l'avoue pas, je sois
quelque peu déçu(e) s'il n'y a aucun message, si personne n'a appelé en mon
absence. Ce sens du répondeur est souvent mal compris des Français qui auraient
tendance à se sentir insultés d'avoir à parler à une machine. Là encore, la
ligne de démarcation devrait rester claire, pour un Français, entre privé et
public.
Ce qui va me pousser à faire les frais d'un répondeur, en dehors de mesures de
sécurité (impossible de savoir si je suis vraiment chez moi ou pas), c'est le
besoin de me rendre accessible à tous ceux « qui ne me trouvent jamais chez moi
», qui «n'arrivent jamais à me trouver », et qui me le disent comme un reproche
(<< You're hard tofind », «1 called many times but could never find you »], On
peut aussi me reprocher d'être inaccessible parce que ma ligne est toujours
occupée (<< 1 t' s always busy »}. Dans ce cas, je pourrais me voir obligé(e)
d'avoir deux lignes, deux numéros de téléphone, tous deux accessibles, ou
d'installer une ligne « publique» et une ligne « privée» (numéro unlisted, que
je donnerai seulement à quelques élus).
De même, dès que mes enfants auront atteint l'âge de « passer des heures» au
téléphone, si j'en ai les moyens, je ferai installer une ligne pour les enfants,
qui auront ainsi leur propre numéro. Si je ne peux pas me le permettre,
j'établirai des règles strictes d'utilisation, pour que leurs appels ne
restreignent pas les miens.
En d'autres termes, américain(e), j'aurai tendance à consi-dérer le téléphone
comme je considère la voiture, un moyen de se jouer des distances et du temps
indispensable à tous. Il est intéressant de noter à ce sujet qu'à l'heure
actuelle, où la « dérégulation » des télécommunications entraîne des révisions
tarifaires continues, des groupes se sont constitués pour la défense du «droit
au téléphone» des plus pauvres, que les nouveaux tarifs élimineraient. Les
compagnies ont répondu en proposant des «bons de téléphone », c'est-à-dire une
aide spéciale aux indigents, selon le modèle déjà adopté par le gaz et
l'électricité, faisant ainsi du téléphone un besoin indispensable, une des
nécessités de la vie (dans plusieurs villes, un système de protection relie par
téléphone à la police, ou à des volontaires, les personnes âgées vivant seules).
Si les visites non annoncées sont plutôt mal vues aux États-Unis, le téléphone,
par contre, me rend accessible à tous, sans distinction. Bien sûr, si on
m'appelle à des heures indues (après minuit), il vaudrait mieux que ce soit un
ami très proche, quelqu'un qui me sait réveillée à cette heure et à qui j'ai
permis de le faire. Je peux dire à quelqu'un de m'appeler «n'importe quand» (<<
Call me any time »), mais c'est dans l'attente qu'il ne me prenne pas au mot.
Les extrêmes mis à part, on peut appeler quand on veut entre 8 heures et 22 ou
23 heures. Cela ne me gêne pas, dans la mesure où je n'ai aucun remords à
décrocher pour dire que je ne peux pas rester au téléphone (<< 1 can't stay on
the phone right now »], et que je rappellerai, ou pour demander qu'on me
rappelle. Cela ne vexera en aucune manière l'appelant, à moins bien sûr que je
ne réponde toujours ainsi à cette personne (et ne rappelle jamais).
Dans cette perspective, il n'est pas étonnant que des étu¬diants ou des
collègues m'appellent chez moi, peut-être même plus souvent qu'à mon bureau (où
je suis beaucoup plus difficile à trouver entre les cours, réunions, séminaires,
expéditions dans les bureaux de collègues, etc.). Il est d'ailleurs plus poli,
si un étudiant laisse un message au secrétariat ou sur ma porte, de dire qu'il
rappellera, que de me demander de le rappeler en laissant son numéro (ce qui
distingue très vite les « innocents» des plus chevronnés, qui ont vite appris
que je ne vais pas « perdre mon temps» à essayer de les contacter pour répondre
à leurs questions).
Les longues conversations au téléphone « pour rien» sont considérées une perte
de temps et un signe d'immaturité. Ce sont les adolescents (teenagers) qui «
passent des heures au téléphone» à parler à des amis qu'ils viennent de quitter,
ou qui habitent de l'autre côté de la rue. Longtemps, les conversations entre
femmes ont été placées dans cette catégorie par des « hommes sérieux» qui «
avaient mieux à faire », et ont fait l'objet de plaisanteries « classiques »,
Les hommes, s'ils parlaient longtemps au téléphone, étaient censés discuter de
choses sérieuses, essayer de résoudre des problèmes de taille (techniques de
pose d'une moquette, commentaires analytiques sur un match de football,
questions métaphysiques, mérites de tel ou tel lac pour la pêche, etc.). Le
féminisme a un peu bouleversé tout cela, et donné la liberté, à ceux qui
aimaient « papoter» sous couvert de parler boulot, de ne pas s'en cacher.
Adulte américain, je n'appelle personne « pour rien », J'appelle des amis
lointains pour avoir de leurs nouvelles (et maintenir liens et amitié).
J'appelle mes parents pour m'assurer de leur bien-être et pour les fêtes que
nous n'aurons pas pu passer ensemble (la fête des mères et Thanksgiving semblent
avoir le plus d'importance dans ce contexte). J'appelle, de loin en loin, les
membres de ma famille avec lesquels je suis resté en contact, pour faire le
point, en quelque sorte, faire un échange de nouvelles que de grandes distances
les empêchent d'apprendre (si je n'écris pas). Dans ma ville, je vais appeler
mes amis pour les inviter à venir chez moi, auquel cas la conversation reste
très courte, se limite à une prise de rendez-vous, ou pour demander de l'aide,
auquel cas la conversation reste aussi très courte, ou du moins ne dure que le
temps nécessaire pour expliquer la nature de l'aide demandée et pour la réponse.
Ces conversations « entre amis» peuvent paraître très abruptes à des Français.
Il faut cependant les voir comme une marque d'amitié plutôt que comme une façon
de me « liquider ». En effet, quand je retrouve un ami, pour une sortie, un
dîner, une visite, il me consacre toute son attention et une bonne partie de son
temps. Si, en l'appelant, je le gardais longtemps au téléphone pour simplement
bavarder, ce serait indélicat et égoïste: puisque c'est mon ami, je sais tout ce
qui et ceux qui réclament son attention, et je ne vais pas le retenir par des
appels inutiles qui risquent de l'agacer et de l'impatienter s'ils causent «
sans arrêt» des interruptions injustifiables.
Une campagne publicitaire d'une compagnie de téléphone en dit long sur ce point.
A la télé, conversations comme les Américains n'ont pas l'habitude d'en faire au
téléphone, c'est-à-dire « seulement pour le plaisir» ; le refrain: «Reach out,
reach out and touch someone », invite les Américains à considérer le téléphone
comme les Français le considèrent (mais je suis sûre que cette rencontre
culturelle est un pur hasard, que leur intention n'est pas d'adopter une coutume
française, mais de multiplier les appels en créant une nouvelle sorte d'appels
qui s'ajouteraient à ceux qui existent déjà).
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