FR 1165S FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS
Fall 2007 Jean-Jacques Thomas
Lecture no 5
© Evidences Invisibles
Raymonde Carroll
Paris : Editions du Seuil, 1987
La maison [pp. 31-42]
Il y a plusieurs années, un ethnologue américain
rentrant de France où il avait passé l'été, à son retour d'Afrique, me dit que
ce qui l'avait beaucoup impressionné en France, c'était la méfiance des gens qui
gardaient toujours leurs persiennes fermées. L'idée même de persiennes ... Cela
rendait les rues particulièrement lugubres, c'était comme si tous ces villages
étaient inhabités, ou comme si on vous épiait de derrière ces volets (cet
ethnologue ne faisait pas ses recherches en France).
Quand ma mère est venue me rendre visite aux États-Unis, elle a beaucoup aimé le
style « villa» ou « pavillon» des maisons, les grandes pelouses, la diversité,
l'espace. Puis, nous étions tranquillement assis au salon, quand elle a
brusquement pris conscience de la grande baie vitrée et m'a dit, visiblement
choquée: «Mais tu vis dans la rue !« Et je comprenais exactement ce qu'elle
ressentait. Il m'a fallu des années pour m'habituer à «vivre dans la rue». Et je
réagis encore avec un reste de surprise quand je me promène, le soir, dans mon
quartier, et que je peux voir jusqu'au fond de chaque maison. Les gens lisent,
regardent la télé, font la fête, dînent, font la vaisselle, que sais-je, sans
tirer les rideaux, apparemment pas le moins du monde gênés par ce regard
plongeant sur leur vie. Et encore aujourd'hui, c'est toujours moi qui ferme les
rideaux chez nous, sous le regard amusé de mon mari américain.
Les pelouses, autour des maisons américaines, montrent ce même refus de séparation entre la maison et la rue. Dans certaines villes américaines, le trottoir lui-même disparaît, la pelouse ne s'arrête qu'à la chaussée, et le (la) propriétaire de la maison est responsable de son entretien (comme d'ailleurs de l'entretien du trottoir). L'espace prend la place des murs, barrières ou palissades, dont le rôle est rempli parfois par des buissons ou des arbres. Mais la ligne de démarcation n'est pas vraiment nette. Ainsi au printemps, ou en été, il est fréquent de voir des promeneurs s'asseoir quelque temps sur votre pelouse pour se reposer, sans toutefois qu'ils aillent jamais au-delà d'une limite implicite. Les jardins et pelouses à l'arrière des maisons se fondent l'un dans l'autre dans certaines petites villes américaines, mais sont plus souvent séparés par des haies pas bien hautes, par-dessus lesquelles les voisins s'offrent réciproquement les produits de leurs jardins, ou bavardent tout simplement. Une vieille tradition américaine veut que, quand une famille emménage dans un quartier, ses voisins immédiats viennent lui souhaiter la bienvenue en apportant café chaud et petits gâteaux. J'en ai été bénéficiaire dans deux villes différentes de plus de cent mille habitants (je parle ici de maisons, pas d'appartements).
On comprend alors la réaction étonnée des Américains
face aux murs, grilles, persiennes, rideaux tirés qui «défendent» les maisons
françaises, ainsi que le sentimentde malaise qu'un Français pourrait ressentir
devant ces maisons américaines « ouvertes à tout vent », Mais ces différences ne
posent pas vraiment de problèmes. C'est à l'intérieur de la maison que les
impairs ou les malentendus ont de plus fortes chances de surgir.
Dick et Jill sont invités à dîner chez Pierre et Jeanne. La conversation s'anime
pendant l'apéritif, Pierre, enthousiaste, parle d'un livre qui, selon lui,
intéresserait beaucoup Dick. D'ailleurs il l'a, va le chercher dans son bureau.
Alors qu'il se dirige vers cette pièce, il s'aperçoit, déconcerté, que Dick lui
a emboîté le pas. Jeanne va à la cuisine vérifier que rien ne brûle. Elle est
tout aussi déconcertée de voir Jill arriver, juste derrière elle, à la cuisine.
Jill propose de l'aider: « Non, non, merci tout est prêt... » Ou bien, à la fin
du repas, Jill se lève pour débarrasser la table, emporte les assiettes à la
cuisine, ou encore Dick propose de faire la vaisselle. Protes¬tations de Pierre
et Jeanne qui, s'ils ignorent les habitudes américaines, risquent fort de
trouver Jill et Dick «envahissants » et plutôt « sans gêne », ou d'avoir « honte»
que Dick ou Jill aient vu les pièces «dans un désordre incroyable », « mais,
qu'est-ce que tu veux, je ne m'attendais pas à ce qu'il me suive comme ça
jusqu'au fond de la maison, je ne savais pas comment l'arrêter ... » En fait, il
aurait suffi de dire: « Je reviens dans une minute» pour que Dick ne se lève
même pas, ne se sente pas obligé d'accompagner Pierre puisque c'est pour lui que
Pierre « se dérange »,
Des Français s'étonnent souvent que la première fois qu'ils sont arrivés chez
des Américains, leurs hôtes leur aient fait faire un tour de la maison, et
interprètent cela comme « un désir d'épater », Sans exclure cette possibilité,
il est important de comprendre cependant que, pour des Américains, c'est faire
que vous puissiez «vous sentir chez vous» en vous donnant l'occasion d'abord de
reconnaître, pour ainsi dire, le terrain. Ainsi, au lieu de prendre votre
manteau quand vous arrivez à une soirée, l'hôte vous indiquera plutôt dans
quelle chambre à coucher, et à quel étage, «les manteaux vont ». Ce qui, entre
autres, vous permettra de vérifier votre coiffure
ou ce que vous voudrez, dans le miroir de la salle de bains tout à côté. Et la
soirée, si elle est «réussie », déborde sur toutes les pièces du rez-de-chaussée,
avec une prédilection marquée pour la cuisine. Les invités se servent eux-mêmes
au bar dressé pour l'occasion (à moins que ce soit plus « formel »), vont
directement prendre une bière au frigo, bref s'efforcent au maximum de faire
tout eux-mêmes, de ne pas « embêter» leur hôte qui a bien aussi le droit de
s'amuser. Cela veut dire que les placards et les tiroirs risquent fort d'être
ouverts et refermés sans aucune hésitation, ce qui donnerait à des Fran¬çais
l'impression d'être « envahis », ou que leurs invités « ont
fouillé partout »,
Ces quelques exemples, et il y en a beaucoup d'autres, montrent déjà combien
diffère le rapport à la maison dans les deux cultures. Un informant français m'a
dit qu'il n'était jamais entré dans la cuisine de sa grand-mère, chez qui il
déjeunait une fois par semaine, jusqu'au moment où elle est devenue très vieille
et moins mobile et s'est résignée à l'envoyer chercher quelque chose à la
cuisine pendant le repas. Si la division privé/public est clairement marquée à
l'extérieur de la maison par la division rue/maison, grâce aux murs, barrières,
ou rideaux tirés, cités plus haut, elle n'est pas si claire à l'intérieur de la
maison française, mais la ligne de démarcation n'en existe pas moins, bien
qu'implicite. En effet, il est possible de connaître le degré d'intimité qui
existe entre A et B si l'on sait à quelles pièces de la maison de A, B aura
accès. L'inconnu, l'étranger reste à la porte. Puis on ouvre son entrée, puis
son salon, puis sa salle à manger (et, à la rigueur, les toilettes). Beaucoup de
visiteurs n'iront jamais plus loin. Les amis des enfants peuvent avoir accès à
la chambre des enfants dont ils sont amis, et, ce faisant, à la cuisine pour
boire ou prendre un goûter s'ils sont des habitués. La salle de bains, séparée
des toilettes, reste d'accès difficile, est réservée à ceux que l'on peut
inviter à passer la nuit sous son toit. Le frigo, les armoires et les tiroirs
sont rarement d'accès libre, sauf à ceux que l'on considère comme les véritables
«intimes» de la maison. La pièce qui demeure sacrée, c'est la chambre à coucher
des parents. Bien sûr, il s'agit ici d'une maison qui disposerait de toutes ces
pièces, mais ce n'est pas l'espace qui est significatif, dans ce contexte, mais
la façon dont il est ouvert ou non à tous ceux qui ne font pas partie de la
famille dite «mononucléaire» (qui comprend seulement parents et enfants). Ainsi,
si mon beau-père ou ma belle-mère, ou même mon père ou ma mère, vit sous mon
toit, cela ne lui donne pas automatiquement accès à ma chambre à coucher, bien
au contraire.
Tout ce qui précède, les Français « bien élevés » le savent.
Mais il est facile d'imaginer tous les malentendus qui peuvent naître quand des
Américains sont invités par des Français, ou vivent pendant quelque temps dans
leur famille (échanges linguistiques ). De la même façon, il y a des malentendus
dans le sens inverse, ce qui pourrait paraître surprenant vu la « décontraction»
avec laquelle l'Américain vous ouvre sa maison. Un écrivain français, dont je
tairai le nom, a écrit un livre pour expliquer les Américains aux Français. Il y
raconte avec enthousiasme que si la maîtresse de maison vous reçoit en bigoudis,
c'est justement pour que vous puissiez tout de suite vous mettre à l'aise, vous
« sentir comme chez vous ». Jusqu'ici, pas de problème. M. X décrit le confort
de la chambre qui lui est réservée, mentionne les petites attentions comme la
présence de papier à lettres et de timbres sur le bureau. Puis la femme de
chambre (personnage plutôt rare sauf dans certains milieux) lui demande s'il va
dîner avec ses hôtes, et ce qu'il aimerait pour dîner. Le premier soir, il
descend dîner avec ses hôtes, nous dit-il. Et puis le deuxième soir, fort de la
« décontraction» de ses hôtes et de leur «gentillesse », et
puisqu'il avait beaucoup de travail à faire, il décide de dîner dans sa chambre,
et « commande à la femme de chambre un steak et des frites ».
Si l'écrivain en question a réellement fait cela, il est certain que ses hôtes
ont respecté ses désirs. Mais il est aussi plus que probable qu'ils ont mis cela
sur le compte de « l'arrogance bien connue» des Français, ou du moins qu'ils ont
été pro¬fondément étonnés de la «grossièreté» de ce Français que pour rien au
monde, cependant, ils n'auraient éclairé sur son impair «monstrueux ». (Les deux
questions veulent dire: 1. «Avez-vous l'intention de dîner dehors? », et 2.«
Nous essayons au maximum de vous faire plaisir », ou quelque chose d'équivalent.)
Un malentendu regrettable couronne ici les meilleures intentions:
l'écrivain-personnage a l'air d'être un goujat, alors que c'est au contraire son
enthousiasme pour l'hospitalité américaine (telle qu'il la comprend) qui lui
fait commettre, à son insu, une erreur de politesse.
Le malentendu est facile à comprendre. En effet, quand des Américains vous
hébergent, ils vous montrent, dès votre arrivée, votre chambre, la salle de
bains et donc aussi les toilettes, l'emplacement des serviettes de toilette (de
rechange si on en a déjà mis dans votre chambre à votre intention), la cuisine
et tout ce qu'il vous faut pour faire un café ou un thé si vous vous réveillez
au milieu de la nuit, et enfin le frigo, en vous invitant à « faire comme chez
vous» et à « vous servir librement» (« Help yourself to anything you want »). Il
est donc possible qu'entraîné par l'enthousiasme devant «tant d'ouverture », on
ait l'impression d'avoir tous les avantages de l'hôtel à la maison, et qu'on
finisse par obéir à la lettre à l'invitation à ne pas se gêner. Il est en effet
quasi impossible, sans analyse culturelle, de reconnaître la ligne de
démarcation à ne pas dépasser, qui demeure totalement implicite. Tous les
Américains auxquels j'ai raconté cette histoire ont été choqués par l'impair,
surpris qu'une erreur aussi grave ait été possible. Alors qu'il suffit de
pousser la logique au-delà de la ligne invisible pour le commettre.
Une étudiante américaine, qui a passé un an dans une
famille française, me racontait qu'une gêne s'était développée vers la fin de
son séjour, qu'il y avait eu une sorte de brouille pour des raisons qu'elle ne
comprenait pas. Après toutes sortes de questions de ma part, nous avons
reconstruit le malentendu comme suit. Au début de son séjour, parce qu'elle ne
connais-sait pas encore la famille, elle passait un bon moment à bavarder avec
la mère et les enfants avant de rentrer travailler dans sa chambre au retour de
l'école. Ne se sentant pas encore à l'aise, elle gardait la porte de la chambre
ouverte. Beaucoup plus tard, quand elle a senti qu'elle « devenait membre de la
famille », et qu'elle se sentait réellement comme chez elle elle s'est mise (inconsciemment)
à faire exactement comme chez elle. C'est-à-dire qu'en rentrant de l'école elle
disait simplement bonjour et rentrait directement dans sa chambre
travailler, et, automatiquement, fermait la porte. C'est à ce moment-là que la
famille, qui a dû se sentir rejetée sans comprendre pourquoi, s'est mise à la
traiter avec plus de distance, «comme une étrangère ». Ce n'est qu'après notre
conversation qu'elle s'est rendu compte que ce qui pour elle était une sorte de
compliment à l'égard de la famille (ils la laissait se sentir comme chez elle),
était au contraire une insulte. (non méritée et d'autant plus incompréhensible)
pour la famille qui la traitait comme un d'entre eux.
Une autre étudiante, qui, elle, vivait dans un petit hôtel transformé en
résidence pour étudiants étrangers, m'a raconté une expérience désagréable
qu'elle ne comprenait pas. L'histoire, ici encore, tourne autour d'une porte. Un
samedi matin comme ni elle ni sa camarade de chambre n'avaient cours elles ont
dit à la femme de chambre qu'elles feraient leurs lits elles-mêmes, parce
qu'elles voulaient faire la grasse matinée. La femme de chambre, selon elle, est
ressortie d'un air très fâché. Le samedi suivant, pour être sûres de ne pas être
réveillées elles ont mis sur la poignée extérieure de la porte un « Prière de ne
pas déranger ». Cela n'a en aucune maniere arrêté la femme de chambre, qui a
frappé à la porte et est entrée. Les deux jeunes filles l'ont laissée faire,
parce que « la seule autre solution, très pénible pour des Américains, aurait
été de lui dire de sortir ». Ce qui les choquait plus que tout, c'était le fait
que la femme de chambre frappait et entrait pratiquement en même temps, sans
jamais leur laisser le temps de répondre. Ce qu'elles considéraient comme un
espace inviolable une chambre dont la porte était fermée, était tout simplement
envahi, comme de droit. L'étudiante qui me racontait cette expérience a ainsi
résumé la source du malentendu: « En France, on frappe à la porte pour annoncer
qu'on entre, tandis qu'aux États-Unis, c'est pour demander la permission
d'entrer (que l'on doit donc attendre) ou pour s'assurer que la pièce est vide.
» Je me rappelle moi-même qu'après avoir passé plusieurs années aux États-Unis,
j'ai été choquée quand un nouveau collègue, fraîchement débarqué de France,
frappait et entrait «intempestivement» dans mon bureau, alors que tout le monde
attendait qu'on réponde « Entrez », y compris les Français depuis plus longtemps
sur place.
Un jeune Américain, qui avait pris pension dans une famille du XVIe à Paris,
s'est mis, dit-il, à « se conduire comme un membre de la famille », jusqu'au
moment où, à sa grande déception, la mère lui a annoncé qu'elle lui avait loué
la chambre pour des raisons purement économiques, et non pour établir des
relations quasi familiales avec lui. Il n'arrivait pas à comprendre comment on
pouvait recevoir quelqu'un dans sa maison et à sa table, et le traiter en même
temps « comme un étranger », Dans un cas parallèle aux États-Unis, une famille
qui loue une chambre à un étudiant lui permet l'accès à la cuisine mais pas à sa
table sans invitation spéciale (cela s'appelle kitchen privilegesï. Une
invitation permanente à partager les repas de famille appelle une conduite de «
membre de famille », ce qui explique sans doute pourquoi le système « pension»
n'existe pas.
Une étudiante française aux États-Unis expliquait en ma présence à une femme,
française elle aussi, qu'elle avait déménagé et aimait beaucoup sa nouvelle
chambre, que lui louait un professeur américain connu pour sa haute cuisine.
Quand la femme a demandé si elle prenait ses repas avec la famille du prof,
l'étudiante a protesté, l'air à la fois amusé et indigné: « Ah, non! Il m'a bien
fait comprendre que ça ne faisait pas partie du contrat, et que je ne devais pas
me sentir tentée, quelles que soient les odeurs qui viennent de la cuisine ...
Il a promis de m'inviter à dîner ... J'attends avec impatience. » La ligne de
démarcation avait été ici clairement montrée ce qui arnve rarement. Cela,
d'ailleurs, ne semble pas avoir empêché l'étudiante de se sentir un peu piquée.
Tant il est difficile de s'habituer aux évidences des autres. Il est d'ailleurs
d'autant plus difficile pour un Français de comprendre cette attitude que « tout
le monde sait» que l'Américain invite « des inconnus rencontrés dans la rue» à
dîner chez lui, ouvre « chaleureusement» sa maison à des gens qu'il connaît à
peine, prête facilement sa maison à des amis pour que leurs amis, qu'il ne
connaît pas, en profitent pendant son absence. Il faut trouver l'explication du
refus de pension dans le fait que l'Américain peut facilement mettre ses
possessions et lui-même à votre disposition, si vous êtes son invité(e), mais ne
peut accepter de vous «vendre» ses services à l'intérieur même de sa maison, et
de vous y donner des droits de « payant» sur lui, sur sa liberté. Dans la
famille française, tout le monde, en principe, dîne ensemble. Le repas doit donc
être préparé de toute façon, et qu'il y ait à table une personne de plus ou de
moins ne change pas tant les choses. Par cont!e, il est possible, dans la
famille américaine, que chacun dîne séparément au moment qui lui convient le
mieux, parce que les emplois du temps sont difficiles à concilier certains jours.
Avoir un pensionnaire et lui devoir un repas tous les jours serait exiger des «
parents» plus que n'en font les enfants eux-mêmes.
Il est clair maintenant que les maisons françaises et amé¬ricaines ne diffèrent pas seulement par leur aspect extérieur. C'est, en fait, cette différence qui se reproduit, mais de façon moins visible, à l'intérieur. La séparation nette entre dedans et dehors dans la culture française annonce les barrières à franchir à l'intérieur. L'accès aux différentes pièces dénote, pour ainsi dire, le parcours vers l'intimité, et correspond à la division visible/invisible. J'entends par là que les chambres « interdites» sont fermées, dérobées aux regards non agrees. De même, quelqu'un qui se tient tout près d'une fenêtre, et parfaitement visible de la rue, devrait adopter un comportement de «dehors », même s'il est séparé de l'extérieur par une vitre. Au contraire, la maison américaine est aussi ouverte à l'étranger qu'elle est complètement visible de la rue. Le soir tout éclairée dans la rue noire, elle appelle même les regards. Si cela n'a pas l'air de gêner l'Américain, c'est que cela n'empiète en rien sur sa vie privée (privacy) qu'il est seul à définir en interposant les barrières de son choix, en fermant la porte de sa chambre, en s'entourant de pelouses immenses ou d'arbres épais, en refusant toute pension, ou en vous arrêtant tout simplement sur le chemin d'une pièce en désordre en disant: « 1 would rather you did not see the mess» «< Je préfère vous épargner le désordre »), ou «je reviens tout de suite »; Les palissades, murs, haies très hautes lui semblent l'enfermer, lui, et le priver du spectacle de la rue ou de la forêt . ou de la plage qui borde sa maison. Et pour lui, une mvasion de sa vie privée, ce sera une intrusion faite à son insu ou contre ses désirs clairement exprimés (surveillance électronique, bien sûr, mais aussi porte ouverte sans attendre de permission, etc.). En échange, le collègue américain n'entre d.ans votre bureau qu'invité, sinon il reste sur le seuil, même. Si votre porte est grande ouverte. Si votre fenêtre est près de la rue, les passants se feront un devoir de « ne pas vous voir », et, si par hasard vos regards se rencontrent à travers la vitre ils vous feront des souri.res ou des gestes d'amitié comme pour vous dire qu ils regardaient dans votre maison « par accident ».
Si je pousse la logique de l'analyse qui précède
jusqu'au bout, j'obtiens deux situations littéralement inversées. Dans la
culture française, c'est sur celui qui entre dans ma maison que repose la
responsabilité de connaître les règles, de rester dans les limites spatiales
auxquelles notre relation l'autorise. (Ainsi dois-je me méfier d'un inconnu qui
m'inviterait à sauter les .étapes, à pénétrer directement au fond de sa maison.)
Je n ai donc pas de recours contre les invités qui se montrent « s.ans .gêne »
dans ma maison, comme des Américains qui me suivraient dans ma cuisine. Par
contre, dans la culture américaine, c'est moi qui ai la responsabilité de
signaler à celui qui entre dans ma maison les limites qu'il ne doit pas dépasser.
Ce qui est troublant pour un Français, c'est que ces limites p.euvent changer
selon mon humeur. Un exemple: Tom (américain) reçoit chez lui les parents de sa
femme (française), venus en vacances aux Etats-Unis. Certains soirs, Tom est «
cha:mant» et sociable, tandis que d'autres, il rentre du travail, dit tout juste
bonjour, va prendre une bière au frigo « sans même en offrir »), s'enfonce dans
un fauteuil et lit le journal. Dans ce cas, Tom, pour des raisons personnelles
que selon la culture américaine il n'est pas tenu de donner, est en train de
signaler qu'il ne désire aucune incursion dans son espace, dans sa «vie privée
», Il est très probable que Tom se conduirait exactement de la même manière en
l'absence des beaux-parents, que son désir d'isolement n'a rien à voir avec eux.
Mais les beaux-parents, ne sachant décoder le message, sont vexés et ne
comprennent pas pourquoi Tom les reçoit chez lui, si c'est pour les « traiter de
cette manière »,
Comme on le voit, on a à peine franchi le seuil de la maison que les malentendus
interculturels commencent. Il est facile d'imaginer que ce ne sont sûrement pas
les derniers ...
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