FR 1165S FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS
Fall 2007 Jean-Jacques Thomas
Lecture no 7
© Evidences Invisibles
Raymonde Carroll
Paris : Editions du Seuil, 1987
L'amitié [pp. 111- 132]
Quand j'étais à Nukuoro (l'atoll du Pacifique où je
faisais des recherches ethnographiques), un petit incident m'a beau¬coup
surprise et marquée. Deux ou trois mois après notre arrivée, presque tous les
habitants du village (et donc de l'île) étaient allés pique-niquer ensemble sur
un autre îlot de l'atoll, de l'autre côté du lagon. Après quelques hésitations,
j'avais décidé de ne pas me joindre à eux, craignant qu'une journée entière de
pique-nique tropical et deux traversées du lagon en embarcation incroyablement
étroite (selon moi) ne soient pas exactement l'idéal pour un bébé de six mois
(ma fille). Tôt le matin (avant la grosse chaleur), les élégants voiliers
nukuoro avaient emporté gens et nourriture de l'autre côté du lagon. Je
savourais le silence et le calme du village désert, devenu insolite. Dans un
état second, je me reposais enfin de la langue du pays, qui m'avait entourée
sans répit nuit et jour depuis notre arrivée. Je me rappelle très bien cette
sensation, cette impression de flotter dans un espace neutre, comme vidé de
langues, de cultures et de géographie.
Une voix forte a brisé le silence. Une grande femme sèche et un peu brusque, ma
voisine, venait m'apporter un cadeau de noix de coco et de taro. Je l'ai invitée,
comme il se doit. Elle m'a alors annoncé qu'elle était venue me tenir compagnie
dès qu'elle s'était rendu compte que j'étais restée au village, pour que je ne «
reste pas seule », Je l'ai remerciée, nous avons bavardé, et, dès que la décence
sociale me l'a permis, je lui ai dit que j'appréciais beaucoup sa visite, mais
que j'étais fatiguée et devais me reposer. J'avais oublié qu'elle était
spécialiste réputée de médecine indigène. Elle m'a offert ses soins. Rougissant
secrètement de mon entêtement, j'ai encore essayé de retrouver poliment une
solitude rarement possible. En vain. Elle a absolument refusé de « m'abandonner
», m'a déclaré qu'à partir de ce moment, nous étions « amies », que les amis se
faisaient des cadeaux, et qu'elle m'avait apporté le panier de nourriture pour
sceller notre « amitié »,
Je n'ai pas tardé à faire mon apprentissage de l'amitié. Elle m'a en effet très
vite annoncé, en gros, « maintenant que nous sommes amies, je vais vraiment
t'apprendre à parler nukuoro correctement, parce que tu parles bien, mais comme
un enfant. Tu fais beaucoup de fautes. Je sais que tout le monde dit que tu
parles très bien, mais maintenant je vais te corriger tout le temps pour que tu
parles vraiment comme nous». Ayant été la première « Blanche» et la première «
étrangère» à avoir jamais appris la langue, j'étais très vite devenue une
curiosité locale, et une grande source de fierté pour les Nukuoro auxquels les
Micronésiens des autres îles disaient leur langue impossible à apprendre.
J'étais donc d'autant plus secouée dans ma complaisance. Elle a tenu sa promesse,
et nous sommes devenues, par la suite, des «amies» dans un sens plus proche du
mien.
Je n'ai jamais oublié cette scène, je la revois encore dans tous ses détails.
J'ai toujours considéré ce moment comme très significatif, mais pour des raisons
qui ne m'étaient pas très claires, ou encore changeaient de sens. Je pense
mainte¬nant que son importance vient du choc culturel profond que j'ai dû
ressentir à ce moment-là, obscurci par d'autres senti¬ments (sorte de
culpabilité de non-participation au pique¬nique général, jouissance d'une
solitude inespérée, gêne de la voir interrompue, gêne de cette gêne, etc.). Ce
qui me paraît particulièrement important, c'est le choc que cet incident avait
fait subir à ma conception de l'amitié. Cette femme s'était déclarée mon amie,
de but en blanc, sans même me consulter, et de façon que je devinais irrévocable.
Elle avait l'air, de plus, de m'accorder une faveur insigne. Chez moi, madame,
on ne se déclare pas, unilatéralement, l'ami de quelqu'un. On le devient, et
d'un commun accord (même s'il est tacite). Je n'ai raconté cette histoire que
pour montrer en quoi elle éclairait ma culture, puisqu'elle provoquait une
rupture à un niveau profond, rupture qui ne s'est en rien manifestée, je crois,
au niveau de ma conduite et de ma réaction à la situation. J'ai fait ce qu'il
convenait de faire, mais je ne « comprenais» pas, dans le sens fort de ce mot.
En effet, en français, on « est» frère ou sœur ou parent, on « tombe» amoureux,
mais on « devient» ami. Ce qui veut dire qu'on accepte les liens de parenté et
l'affection qui, en principe, les accompagne; qu'on aime d'amour par accident,
en quelque sorte en dépit de soi; mais qu'on entre volontairement, par choix,
dans une relation d'amitié. Bien sûr, on rencontre ses amis par accident, tout
comme les personnes dont on tombe amoureux, par opposition aux sœurs et frères
qui sont simple-ment là par définition, une partie de la famille que l'on peut
rejeter, mais avec qui on a des liens qu'on ne peut annuler ni rendre totalement
inexistants par un simple acte de volonté. Les amis, nous l'avons assez entendu,
ce sont des frères ou sœurs que l'on choisit, ce qui veut dire que l'amitié est
choisie, la parenté subie (avec joie souvent, heureusement, mais subie quand
même).
Une autre relation qui nous est, mais d'une autre façon, « imposée de
l'extérieur », c'est celle d'amants ou d'amoureux. On ne résiste pas à quelque
chose de plus fort que soi, fondé sur l'attrait sexuel. On peut choisir
d'épouser la personne que l'on aime (bien que le « choix» ne soit pas toujours
évident), mais on ne choisit pas ceux que l'on aime «d'amour» : la littérature
n'a pas encore épuisé ce sujet.
L'amitié serait donc la seule relation forte qui soit librement choisie et
consentie, qui ne repose ni sur la parenté ni sur l'attrait sexuel. L'affection
qu'on a pour ses amis est semblable à celle que l'on a pour ses frères, mais la
relation est dépouillée de toute concurrence (pour l'affection des parents et
des autres membres de la famille), et donc de toute jalousie et de toute
ambiguïté. Mais, comme l'amour, l'amitié comporte un élé¬ment de hasard : on est
attiré par une personne rencontrée au hasard de l'école, de l'habitation, d'une
soirée, etc. Les liens ensuite se resserrent jusqu'à l'amitié. Mais on ne se
déclare pas « amis» comme la femme l'avait fait à Nukuoro. C'est (en français)
une relation de fait et non d'intention (on n'entre pas en amitié comme on
devient membre d'une société secrète). A l'encontre de l'amour cependant,
l'amitié est carac¬térisée par la stabilité, la sécurité. Il n'y a pas, dans
l'amitié, de jeu de séduction dans son sens le plus large : un ami est un ami
dans la mesure où il m'accepte tel que je suis; je ne suis pas un fantasme pour
un ami, comme je pourrais l'être pour un(e) amant(e) ; en principe, nos rapports
sont nets, sans aire d'ombre et sans complication. Ce qui explique que l'on
puisse sans se troubler entendre dire: «Nous avons divorcé mais nous sommes
restés très bons amis », ou encore: « Depuis leur divorce, ce sont les meilleurs
amis du monde », et autres variantes.
Est-ce à dire que l'amitié est un «résidu de l'amour» (expression que j'ai
toujours détestée mais souvent entendue)? Si l'on ne considérait que le cas de
divorce cité ci-dessus, cela semblerait être vrai. Cependant, il serait sans
doute plus fructueux de considérer une autre possibilité dans le cas du couple
qui divorce (ou se sépare) mais qui reste (ou devient) «très amis» : le seul
élément perturbateur dans la relation entre cet homme et cette femme (pour ne
considérer que le couple hétérosexuel), c'était l'amour sexuel. Il y avait eu,
pour ainsi dire, erreur d'orientation dans la relation. Une fois cet élément
perturbateur disparu, la relation devient ce qu'elle aurait sans doute dû être
depuis le début: une relation solide fondée sur la compréhension l'un de l'autre,
l'entente, les goûts communs, l'affection et surtout la tolérance - l'amitié. Le
contexte hétérosexuel est d'ailleurs le seul où l'on puisse se «déclarer amis»
dans le seul but, me semble-t-il, d'écarter toute suggestion de définition
sexuelle de la relation. Ainsi s'explique le «restons amis» des ruptures
amoureuses, mais aussi la façon dont je vais présenter une personne à d'autres
gens que je connais. Si moi, femme, je présente un homme en disant: «C'est mon
ami », en utilisant le possessif, je définis la relation comme sexuelle. Si je
veux éviter ces connotations, je dois dire: «C'est un de mes amis », « C'est un
ami très cher », «un ami de très longue date », «un ami d'enfance », «un ami de
la famille », etc. Il en est de même dans la situation inverse.
Si je ne déclare pas de but en blanc à quelqu'un: « Soyons amis », il n'en
demeure pas moins qu'un pacte tacite est scellé entre mon ami et moi. Un pacte,
même tacite, suppose toutes sortes de relations contractuelles, c'est-à-dire des
obligations aussi bien que des interdits. Bien sûr, c'est dans ce domaine que
l'étranger va se buter à maint malentendu. A Nukuoro, il m'était facile de
répondre à la déclaration de la femme, « Nous sommes amies », en demandant ce
que je devais faire pour mériter cette amitié. Le don de nourriture et le fait
qu'elle était venue « pour ne pas me laisser seule» laissaient déjà entrevoir
obligations et manifestations. Ce qui était aussi évident, c'est que je n'avais
aucune possibilité de refuser cette amitié sans conséquences graves. Cette
femme, dans son intelligence des problèmes interculturels, m'avait facilité la
tâche. Mon éloignement, ma différence incontestable (physique aussi bien que
linguistique et culturelle) avaient facilité le rapprochement. Elle s'est sans
doute dit que jamais je ne devinerais toute seule, et qu'il valait mieux
m'expliquer tout de suite.
Malheureusement, ce n'est pas ce qui se passe dans la majorité des cas. J'ai souvent entendu des Français déclarer que les Américains « n'avaient aucun sens de l'amitié », « ne savaient pas ce que c'était que l'amitié », ou encore « n'avaient que des relations très superficielles », Une expérience personnelle pourra servir ici d:illustration. Une de mes amies, française et qui vivait aux Etats-Unis depuis deux ans, mais hors de France depuis longtemps, est arrivée un jour chez moi pour déverser un trop-plein de rancune, pas contre moi mais contre ses « amis-voisins ». Je ne l'avais pas vue depuis quelques jours, comme c'est fréquent dans les grandes villes, et l'avais appelée pour avoir de ses nouvelles. J'appris au téléphone qu'elle avait été « très fatiguée », que les gosses l'épuisaient, et qu'elle était «crevée» depuis deux jours. Je proposai aussitôt de garder ses enfants pour qu'elle puisse se reposer, ce qu'elle accepta tout de suite. Quinze ou vingt minutes après elle était chez moi, pour déposer les enfants et retourner se reposer tout l'après-midi. Mais au lieu de repartir tout de suite pour profiter au maximum du temps libre dont elle disposait ainsi, elle est restée près de deux heures chez moi. Sans m'en rendre compte j'avais, par mon offre qui me semblait des plus naturelles, provoqué un déclic. Elle s'est amèrement plainte, chez moi, du fait que sa voisine, qu'elle considérait comme une bonne copine, une Américaine, ne lui avait justement pas fait la même offre: « Tu crois qu'elle m'a dit je vais te prendre les enfants pour que tu te reposes? Tu crois qu'elle a apporté un plat quelconque pour m'éviter de faire la cuisine? Non, rien. Elle me demande seulement comment je vais, tous les jours ... quelle hypocrite ... » Suit un déluge de reproches sur ce ton. Puis, nostalgie de la France, où on sait ce que c'est que l'amitié. Sourire reconnaissant: « Heureusement qu'il y a toi, parce que toi, tu sais ce que c'est que l'amitié, tu vois, tu m'as proposé tout de suite de me prendre les gosses ... Tandis que les Américains, eux, ils vous laisseraient crever. .. »
Un ami, dit-on, c'est quelqu'un à qui on peut se
confier, à qui on peut « tout demander », à qui on peut faire appel, en cas de
besoin. Pourquoi mon amie n'avait-elle pas demandé à son amie-voisine de «lui
prendre les enfants»? En fait, me l'avait-elle demandé? Non, j'avais proposé,
elle avait accepté. Cela m'avait paru naturel, à elle aussi.
Il y a, en fait, un écart entre ce que l'on dit pouvoir faire (demander quelque
chose à un ami) et ce à quoi on s'attend, qui est que l'ami propose «
spontanément » de faire ce qu'on aurait à lui demander de faire. Mais comme
l'ami doit être mis au courant, on commence par raconter qu'on a un « ennui »,
on expose la situation qui fait problème. L'ami, si c'est un « vrai ami »,
devrait alors intervenir, prendre en quelque sorte la situation en main,
proposer une solution, c'est-à-dire son aide. Ce qui appelle la réponse: «Oh,
non, je ne veux pas t'embêter », ou encore: «Ça ne t'ennuierait pas trop ?» et
autres phrases qui expriment le souci que je me fais du bientre de mon ami. Et
c'est alors à l'ami d'insister: « Mais non, ça ne m'ennuie pas du tout, à quoi
servent les amis alors, si on ne peut pas compter sur eux pour une petite
affaire de rien du tout... » Et le demandeur, qui n'a rien eu à demander, peut
alors céder: « Si tu insistes si gentiment... »
Bien sûr, cet échange n'est qu'un modèle, et peut être fait de plusieurs façons
différentes, mais c'est bien là, en gros, ce à quoi on s'attend de la part d'un
ami. Cela explique pourquoi on ne s'étonne pas de voir un ami prendre d'autorité
la situation en main, et annoncer d'un ton péremptoire: « Pas d'histoires, je
passe te prendre ce soir à 8 heures, et nous allons au cinéma. Tu es crevé, tu
as besoin de te détendre, je ne vais pas rester là à ne rien faire, alors que tu
te tues de travail sous mes yeux ... », ou encore: «N'insistez pas, nous vous
emmenons avec nous à la campagne ce week-end, cela vous fera le plus grand bien,
et je n'accepterai pas que vous refusiez. » Face à une telle prise en main, un(e)
Américain(e) se recroquevillerait. En effet, cela représenterait une invasion
insoutenable de sa vie privée, et, pire, une suggestion qu'il(elle) est
incapable de mener sa barque, de se débrouiller toute e) seul(e). On comprend
pourquoi l'amie-voisine américaine de mon amie française se serait bien gardée
de lui « apporter un plat quelconque pour lui éviter de faire la cuisine », ou
de lui proposer de «lui prendre les enfants », Cela en effet aurait signifié que
la voisine avait remarqué que mon amie était incapable de prendre soin de ses
enfants et que les enfants en souffraient ou se conduisaient comme des « enfants
aban-donnés à eux-mêmes », Proposer d'intervenir serait alors pro-noncer un
jugement moral, une condamnation de mon amie qui, loin d'apprécier le geste,
l'aurait reçu comme une gifle si elle avait été américaine.
Cette interprétation a été confirmée, d'abord à son insu, par une collègue
américaine. Nous étions en pleine période de surtravail et surmenage, fin de
semestre universitaire par-ticulièrement chargé, et nous nous consolions par de
mutuelles plaintes et plaisanteries. A propos de travail, j'ai été amenée à
mentionner le nom d'une collègue commune (américaine) dont les recherches
m'intéressaient. A ce nom, le visage de ma collègue s'est éclairé d'un sourire
complice qu'a expliqué la confidence suivante: «Et bien tu vois, L., je l'aime
beau¬coup, et nous sommes de bonnes amies, mais elle a un défaut qui me rend
folle. Hier, par exemple, j'allais à une réunion et je l'ai rencontrée ... Elle
m'a proposé de prendre Jackie chez elle quand je voudrais, pour que je puisse
souffier un peu ... Comme si j'étais incapable de m'occuper de ma fille et de
mon boulot en même temps, ça m'énerve ... » Je n'ai pu résister et lui ai
raconté le malentendu culturel entre mon amie et sa voisine (cité ci-dessus),
elle a ri et a confirmé mon interprétation. Oui, elle se sentait envahie et
insultée par l'offre de cette femme qu'elle aimait bien, offre qu'elle s'est
d'ailleurs dépêchée de refuser. Réfléchissant à ce cas plus tard, je me
demandais comment il était possible pour une Américaine de commettre un impair
de cette taille. Renseignements pris, j'ai découvert, à mon grand soulagement,
que la femme en question venait en fait d'une famille biculturelle (l'autre
culture n'étant pas anglo-saxonne).
L'amitié est considérée comme une relation
privilégiée entre toutes par les Américains comme par les Français. Or, ce
terrain d'entente idéale devient littéralement miné dans la relation
interculturelle, parce que c'est dans ce que je considère de plus profondément «
naturel» que je peux blesser sans le savoir. En effet, comment pourrais-je
imaginer que ce qu'il y a de « meilleur» en moi, ce «mouvement généreux» vers
l'autre, puisse être pris comme un acte quasi hostile de ma part?
Ce qui est particulièrement troublant ici, c'est que, du point de vue purement
descriptif, les conceptions américaine et française de l'amitié semblent
identiques. Au premier abord, il pourrait sembler que le français dispose de
plus de nuances pour dénoter la nature exacte de la relation, parce que le mot
friend est utilisé de façon beaucoup plus lâche en américain que le mot ami en
français. Parce qu'un Américain dira a friend en parlant de quelqu'un qu'il
connaît à peine, il est tentant pour un Français de conclure à sa promiscuité.
C'est cependant seulement un raccourci verbal pour l'Américain, qui ne sera pas
en peine d'expliquer les différences entre friend, et tous les autres termes (dont
acquaintance, vague acquaintance, buddy, pal, chum, roommate, housemate,
class¬mate, schoolmate, teammate, playmate, companion, co-wor¬ker, colleague,
childhood friend, new friend, old friend, very old friend, family friend, close
friend, very close friend, best friend, girlfriend, boyfriend, etc.).
Au-delà de cette fausse différence de surface, la conception de l'amitié, telle
qu'elle est définie des deux côtés de l'Atlan-tique, recouvre des catégories
étrangement semblables, sinon identiques. Un ami est quelqu'un que j'aime comme
un frère ou une sœur, en qui j'ai confiance, dont j'aime la compagnie, sur qui
je peux compter, qui me comprend, avec qui je peux être moi-même et laisser
tomber le masque, qui ne me juge pas, qui n'essaie pas de me changer, qui me
connaît et m'accepte comme je suis, à qui je peux me confier en toute sécurité,
et pour qui je suis tout ce qui précède. Mais, comme le montre le cas cité plus
haut, ce n'est pas la catégorie qui va révéler la source du malentendu
interculturel, mais ce sont plutôt les présuppositions qui entrent dans cette
catégorie et qui peuvent, elles, être très différentes. Ainsi, dans le cas de
mon amie et sa voisine-amie, la catégorie « les amis s'entrai¬dent» est valable
tout aussi bien pour des Américains que pour des Français. Le malendendu est né
cependant de la différence, selon mon interprétation, de présuppositions, qui
seraient, en gros, les suivantes : «X est mon ami, donc il va proposer de
m'aider» (côté français) ; « X est mon ami, il va donc me demander de l'aider
s'il a besoin de moi» (côté américain). Si je veux comprendre les difficultés
interculturelles possibles dans ce domaine, il me faut donc remettre en question
non pas les catégories, mais ce qu'elles recouvrent de non-dit, de « vérités»
implicites.
Il serait trop long de citer les nombreux cas qui m'ont mis la puce à l'oreille,
ou les interviews qui m'ont permis d'arriver à mon interprétation. Je ne
donnerai ici que les résultats de cette analyse, c'est-à-dire mon interprétation.
Mon but est en effet, je le rappelle, non pas de prouver que j'ai raison, mais
de suggérer une autre façon de voir les choses, de montrer un autre chemin
possible, dont l'intérêt majeur serait de diminuer les heurts interculturels (le
plaisir intellectuel vient «en plus »). Je vais simplement passer en revue les
plus courantes de ces catégories, celles qui reviennent sans cesse dans la
bouche des informants, dans les articles de journaux ou magazines sur le sujet,
dans le langage. Bien entendu, c'est sur les différences que je vais mettre
l'accent parce que les ressemblances, qui ne sont pas sources de difficultés,
n'entrent pas dans mon propos.
Un ami est quelqu'un qui me comprend, «mieux que
personne au monde », Américains et Français sont d'accord. Mais que recouvre le
mot « comprend» ?
John et moi sommes amis, nous sommes tous deux améri-cains. Nous nous comprenons,
ce qui veut dire que nous sommes d'accord l'un avec l'autre, ou, en tout cas,
que nous nous soutenons. John ne doit pas prendre le parti de mon adversaire,
mais doit, au contraire, abonder dans mon sens, puisqu'il est supposé être un
autre moi-même. Il me comprend parce qu'il peut se mettre à ma place. Et vice
versa.
S'il me confie qu'il a fait une bêtise, qu'il a agi de façon très stupide, mon
rôle n'est pas de lui dire: «En effet, tu as mis le paquet », mais de lui
remonter le moral en lui trouvant des circonstances atténuantes, en lui
rappelant toutes ses qualités et en l'aidant à retrouver confiance en lui (<<
Give him support and sympathy », «Beost his sagging ego », « Cheer him up »J.
Justine et Séraphine, françaises, sont amies. Quand Séra¬phine a fait une bêtise
et ne sait comment la rattraper, elle se tourne vers Justine qui reconnaît: « En
effet tu n'y es pas allée de main morte », puis aide Séraphine à y voir clair et
à trouver moyen de réparer. Si Séraphine est récidiviste, il se peut qu'elle
commence son récit par: «Tu vas encore être furieuse contre moi. .. », ou encore
que, le problème immédiat étant enfin réglé, Séraphine sur le point de s'en
aller dise à Justine: « Merci, je me sens beaucoup mieux. Je savais qu'il était
temps que je vienne me faire secouer les puces. » Ce qui veut dire que mon ami
me comprend parce qu'il est un autre moi-même, mais dans le sens de moitié
demeurée raisonnable de moi-même. Mon ami est là pour me dire à haute voix ce
que je me dis confusément, qui «me secoue les puces» par affection, sans pour
cela me juger.
Si maintenant John et Justine se lient d'amitié hétérocul¬turelle, il est
possible que John aille vers Justine en quête de support, et se fasse « secouer
les puces» (il se sentira trahi) ; que Justine aille vers John pour qu'il l'aide
à « y voir clair» et soit complètement désemparée qu'il ait au contraire abondé
dans son sens. Une informante française résumait ainsi la difficulté qu'elle
avait eue à parler de ses problèmes maritaux à des amies américaines : «dès que
je me plaignais de mon mari, elles se mettaient à dire du mal de Hugh, et je me
retrouvais à le défendre, c'était ridicule. »
Comme on le voit, des deux côtés nous sommes d'accord sur un fait: un ami est
une des rares personnes à me comprendre. Mais ce que mon ami fera pour me
montrer combien il me « comprend» sera profondément différent selon qu'il est
français ou américain. Une raison pour laquelle j'ai des amis est que leur
présence est une source de plaisir, que je sois français ou américain. Pour des
Français, cela se traduit par de fréquentes sorties ensemble, restaurants,
cinéma, pique-niques, et autres activités qui varient selon l'âge. Il est donc
possible que Zoé invite plusieurs fois de suite son amie Géraldine (et son
partenaire ou mari le cas échéant) à des dîners chez elle, sans que cela ne gêne
Géraldine qui, elle, reçoit rarement. La règle de réciprocité entre amis va
cependant être respectée: Géraldine s'arrangera pour faire des petits cadeaux
«pour rien », sans occasion spéciale, et pour rendre service, payer à Zoé le
cinéma ou le théâtre, lui garder les enfants, ou faire quelque chose
d'équivalent. Parfois, la présence même de Géraldine à un dîner de Zoé est un
service rendu à Zoé : le dîner est ce qu'on est convenu d'appeler « une fonction
», et Zoé a demandé à Géraldine de « ne pas la laisser seule »,
Il me semble que dans un contexte parallèle, semblable, des Américains
préféreraient des échanges de même nature. On dîne l'un chez l'autre à tour de
rôle, sans que l'alternance doive être respectée de façon rigide. Des cadeaux
répondent à des cadeaux, et ainsi de suite. Cela élimine la possibilité que l'un
ou l'autre se sente exploité, Ce qui minerait l'amitié. D'ailleurs, revendiquer
« son tour» est un moyen de renforcer l'amitié. Dans les cas où l'échange est
pratiquement impossible (une expédition en canoë par exemple), le partage des
res¬ponsabilités est clair et fait à l'avance, là encore pour éviter toute
pression dangereuse sur les liens d'amitié (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y
ait pas d'Américains qui agissent tout autrement et gardent à jamais leurs amis).
La différence vient peut-être du fait que pour les Français, les liens d'amitié
une fois établis (et l'on sait que ce n'est pas si facile, nous avons tous lu
Le Petit Prince, n'est-ce pas ?), ils sont assez solides pour résister à
toutes sortes d'intempéries. Mes amis connaissent mon sale caractère, mes
petites manies, mes sautes d'humeur, mon habitude de mettre les pieds dans le
plat, mon manque de tact, que sais-je. S'ils sont mes amis, c'est parce qu'ils
savent tout cela sur moi, mais qu'ils trouvent autre chose en moi qui compense,
fasse supporter mes défauts, ou encore qu'ils se retrouvent en moi. Les menaces
à l'amitié sont autres, je reviendrai là-dessus.
Pour les Américains, cependant, l'amitié la plus solide semble contenir en elle
un élément constant de fragilité. Une multitude de dangers la menace : la
séparation, la distance, le silence (absence de communications régulières,
lettres, coups de téléphone, visites), mais aussi tout ce que l'on pourrait
résumer par le mot «trop », c'est-à-dire tout ce qui menace l'équilibre de la
relation, qui repose sur l'égalité et l'échange, l'alternance. Ainsi, selon une
informante américaine, une rela-tion de dépendance qui deviendrait trop forte
signalerait la fin de l'amitié. Un Américain m'expliquait ainsi le problème posé
par le déséquilibre : «Timothy et moi sommes en train de devenir de bons amis,
je peux lui parler librement, et lui de même. Mais je m'inquiète parce qu'il a
l'air de me considérer comme son meilleur ami. Je l'aime beaucoup mais il ne
sera probablement jamais mon meilleur ami parce que, franchement, il est un peu
ennuyeux. Mais s'il me traite comme son meilleur ami, je suis obligé de " faire
comme si " pour ne pas lui faire de la peine, et il deviendra pour moi un poids,
une obligation, une responsabilité, ce que je ne veux absolument pas. »
Cette insistance sur l'égalité et la mutualité, qui diffèrent de la réciprocité,
ne me paraît pas un trait important de l'amitié française, qui semble très bien
s'accommoder de la complémentarité, d'une sorte de répartition des rôles.
Ainsi, américain(e), je m'attends à ce que mon ami(e) « laisse tout tomber» pour
venir à mon secours quand j'en ai besoin. Mais là encore, je dois faire
attention à ne pas dépasser le « trop », la limite. J'ai donc le réconfort de
savoir que mon ami(e) « fera tout pour moi », mais je dois avoir le bon sens de
ne pas tester cette conviction au-delà du possible, de ne pas «exagérer », par
crainte de détruire l'équilibre qui sau¬vegarde notre amitié. Cela ne serait pas
le cas en France, où je peux partager avec mes amis « crise» après «crise» sans
plus de remords qu'une phrase du genre: « Je t'embête, hein, avec mes histoires.
» C'est d'ailleurs ce rôle des amis qui a longtemps donné au recours à la
psychanalyse une image négative en France (une «triste nécessité» pour «ceux qui
n'ont pas d'amis », « ceux qui ont besoin de payer quelqu'un pour les écouter »,
etc.). C'est aussi dans cette perspective que l'on peut comprendre le succès de
la psychanalyse aux Etats¬Unis: le refus d'accabler (overburden) les amis par un
partage inéquitable, disproportionné de problèmes.
Une caractéristique importante de l'amitié, des deux côtés, est le partage de
confidences. Je peux dire à mon ami ce que je ne peux pas dire à mes parents, à
mon amant( e), à mes enfants, pour ne citer que les plus proches. Je peux dire à
mon ami( e) des secrets sur mes parents, mon amant( e), mes enfants. Nous
pouvons parler «à cœur ouvert ». D'après mes enquêtes, de nombreux Français et
Américains font justement cela, ou du moins ont l'impression de le faire.
Du côté américain, c'est même une sorte d'obligation, une preuve nécessaire de
l'amitié, peut-être la plus importante parmi les jeunes. Le «partage» (sharing)
de ces révélations sur soi (self), ses affaires de cœur, sa vie sexuelle,
prennent même un caractère quasi rituel parmi les jeunes. Si je ne « partage»
pas, mes amis vont me soupçonner de ne pas « donner» (giving}, ce qui finirait
pas détruire notre amitié. C'est aussi aux amis que l'on dit ses «secrets» «< He
tells me things he tells nobody else », «She tells me things that no one else
knows about »). Je me considérerai donc comme le (la) dépositaire exclusif(ve)
de secrets de mes amis, tacitement vouée e) à une discrétion totale. Cela a des
implications intéressantes. La première est que j'ai assez de secrets pour en
partager un avec chacun de mes amis (si j'ai peu de secrets, cela voudra-t-il
dire que j'aurais peu d'amis ?). La seconde implication est que je me sentirai
trahi(e) si j'apprends que je ne suis pas dépositaire exclusif de tel ou tel
secret, d'où un sentiment de jalousie possessive qui logiquement n'avait aucune
place dans l'amitié. La troisième implication est qu'une façon de m'assurer de
ma discrétion totale sera de garder mes amis séparés l'un de l'autre, de ne pas
les faire se rencontrer, ou même, à la limite, d'éviter qu'ils deviennent amis
entre eux. Cela laisserait supposer que les amitiés américaines sont en général
de nature dyadique. En fait, elles le sont, d'une façon qui mérite qu'on s'y
arrête.
Dans mes observations d'enfants américains,
quelques-unes de leurs phrases m'ont frappée (en tant qu'étrangère) et ont
retenu mon attention. Comme on le sait (voir le chapitre « Parents-enfants »),
les parents américains encouragent très tôt leurs enfants à « se faire des amis
», Très vite, si l'on en juge par l'âge des enfants (4-5 ans), ces enfants
apprennent deux phrases, qu'ils répètent très souvent: « Jill (/John) is my best
friend » (Jill (j John) est ma meilleure amie) ; et : « Vou are not my friend
any more» ou encore: « 1 am not your friend any more» (<< Tu n'es plus mon ami(e)
», « Je ne suis plus ton ami(e) »). La deuxième phrase revient dès qu'un des
deux enfants se voit contrarié par l'autre, ou même pour parer à une objection.
Elle veut dire, essentiellement, « si tu n'es pas d'accord avec moi tu ne peux
être mon ami(e) », Elle revient aussi fréquemment quand un enfant se sent lésé
parce que son ami ne lui a pas permis de « prendre son tour» (et inverser les
rôles qui font I'obje' du ieu, par exemple). L'enfant dira, en s'en plaignant, «
She never lets me have a turn », Cela suggère qu'être ami, c'est avant tout ne
pas se disputer, avec toutes les exigences que cela implique. Il en ressort que
« ami », pour un Américain, est un titre qu'il devra constamment mériter, dont
il doit constamment se montrer digne, qui exige donc vigilance et efforts.
Comme il est difficile d'être «toujours» d'accord avec plusieurs personnes en
même temps, les enfants auront ten¬dance à être « amis» par deux, même si les
dyades ne restent pas les mêmes : aujourd'hui Bob joue avec Rob (camarade de
classe), demain avec Zig (qu'il a rencontré aux leçons de natation), après-demain
avec Mortimer (son voisin), etc. Il y a de fortes chances pour que Rob, Zig et
Mortimer ne jouent jamais ensemble, ne se soient peut-être jamais rencontrés. Et
Bob est fidèle à chacun d'eux à tour de rôle. Il n'est pas impossible que Bob
joue seulement une heure aujourd'hui avec Zig parce que Mortimer va venir jouer
avec lui après cela. Et il ne viendrait pas à l'idée de Zig de rester à
l'arrivée de Mortimer, parce qu'il a vite appris qu'il risquerait fort de ne pas
être inclus dans les jeux. J'ai souvent eu l'occasion de voir un enfant
américain annoncer à sa mère qu'il allait chez le voisin pour jouer avec lui,
pour le voir revenir dans de brefs délais, et dire, un peu boudeur, « Il y avait
X chez lui et ils étaient en train de jouer ensemble» ou, si la situation est
grave, «Ils ne m'ont pas laissé jouer avec eux» (( They wouldn't let me play
with them »]. De Rob, de Zig et de Mortimer, Bob pourra dire: « C'est mon
meilleur ami» sans pour cela y voir de contradiction.
Si ces distinctions s'affinent et se nuancent à l'âge adulte, elles n'en
demeurent pas moins des structures de base. Américain(e), je construis mes
amitiés selon deux plans qui s'entrecoupent. Le premier, horizontal, est, en
quelque sorte en forme d'étoile de mer dont je serais le centre. Chaque branche
constitue une de mes amitiés. Le deuxième, vertical, s'élèverait en forme de
pyramide qui refléterait la hiérarchie de mes amitiés. A mes amitiés du haut de
la pyramide, je réserverai tous mes soins, ma vigilance constante, mes plus
grands efforts, mes plus petites attentions, le maximum de temps, bref le
meilleur de moi-même. Il est clair qu'il ne peut y avoir, à ce niveau, que très
peu d'élus (selon un dicton américain, « a de la chance celui qui peut compter
ses amis sur les doigts d'une main »), et qu'un seul au sommet.
Cela ne veut pas dire que je n'apprécierai pas, à différents degrés, la
compagnie de beaucoup de personnes avec lesquelles je m'entends très bien. La
force de mes liens d'amitié avec ces personnes sera inversement proportionnelle
à leur place dans ma pyramide. La base de cette pyramide, là où il y a le plus
de monde, correspond donc à mes liens les plus ténus, ceux dont j'aime bien la
compagnie de temps en temps, à dîner, par exemple, ou aux parties. Ce sont
justement les échanges sociaux américains auxquels les Français ont le plus
facilement accès, puisque, de passage ou étrangers à ce système complexe, ils
feront eux-mêmes partie de cette base de pyramide où se fait un brassage
continuel. Il n'est donc pas étonnant que ces mêmes Français jugent les
Américains «superficiels », «incapables d'amitié véritable », etc., puisqu'ils
n'auront probablement jamais l'occasion de voir l'amitié américaine (le sommet
de la pyramide) en action. Ce qu'ils verront en abondance, par contre, c'est la
« sociabilité » américaine, celle qui valorise la « popularité » de chacun, son
aptitude à se- faire de nouveaux amis », Ces rapports ne sont pas superficiels
dans le sens français «< incapacité d'approfondir »), mais sont
intentionnellement superficiels dans le sens américain: ils doivent rester de
surface parce que c'est de là que vient la nature du plaisir, plaisir du moment
sans attache ni obligation, plaisir de rencontres inattendues, plaisir de
séduction, plaisir de conversation peu sérieuse (small talk}, plaisir d'une «
soirée agréable », quelle que soit la conception qu'on en ait (un dîner élégant,
mais aussi une défonce à la drogue, l'alcool, le sexe, la danse,
l'intellectua-lisme, etc.), un peu comme on explore en touriste un quartier ou
un restaurant exotique.
La difficulté, pour un Français, vient souvent du fait qu'à cause du petit
nombre d'invités présents, il croit assister à un dîner intime, alors qu'il
assiste, en fait, à un «dîner de sociabilité », L'Américain qui l'a invité n'a
probablement pas arrangé les choses en annonçant qu'il n'y aurait que « quelques
amis » «< just a few friends »).
Cette différence, qui va bien au-delà du linguistique, est d'autant plus
troublante pour un Français que, par tradition, il ne reçoit pas «n'importe qui»
à sa table. Je sais que les mœurs sont en train de changer, surtout à Paris où,
dit-on avec reproche, on «s'américanise»; il n'en reste pas moins qu'il est
facile, ne serait-ce qu'en regardant la façon dont la table est mise, et le menu
qu'elle annonce, de savoir à quelle sorte de dîner on assiste. (Il n'est pas
nécessaire d'être français pour cela. Nombreux sont les Américains qui ont très
vite pu apprendre à reconnaître les signes.) Si les indices ne sont pas
suffisants, il n'y a plus qu'à ouvrir les oreilles et écouter, ou observer les
échanges non verbaux entre invités (vêtements, tenue du corps, expressions du
visage). En dix minutes, la différence sera faite entre un dîner d'amis et un
dîner d'as¬sociés (une fois par an, tous les ans, etc.). Or, ces signes ne sont
pas immédiatement évidents à un dîner d'Américains, d'où la confusion.
Si un Français peut trouver, pour les raisons qui précèdent, les Américains
superficiels dans leurs amitiés, et les accuser de promiscuité, un Américain,
par contre, peut arriver à considérer l'amitié à la française plutôt étouffante.
Au début, quand il se sent invité et « admis dans l'intimité » de Français, il
est tout heureux, chante les louanges de l'amitié française, dit des Américains
ce que les Français disent d'eux. Oui, c'est vrai, affirme-t-il, les Américains
sont superficiels dans leurs amitiés, pas comme les Français. Il arrive assez
vite à connaître le cercle (le choix du mot est intentionnel de ma part) d'amis
de son nouvel ami, puisqu'il n'y a pratiquement pas d'occasion quelque peu
importante sans eux, et qu'il les retrouve fré-quemment puisque eux aussi
commencent à l'inviter réguliè-rement, à l'inclure dans les activités du petit
groupe. Et puis un jour, un sentiment aigu de claustrophobie le saisit. Et « il
en a marre. Marre de revoir tous les jours les mêmes têtes, marre de discussions
qui frisent la dispute, marre de ne pas pouvoir dire non sans avoir l'air
trouble-fête, marre des sem¬piternelles taquineries à son égard, marre de se
sentir envahi, marre des coups de téléphone qui prennent tellement de temps
"pour rien", marre des interruptions imprévues, marre des changements constants
à des projets dits fermes ... », bref, il en a marre de jouer à être français.
Il se sent en aquarium, a besoin d'air, veut prendre le large.
Cette interprétation d'un étranger ne devrait pas étonner cependant. En effet,
ce à quoi mon Américain fictif (?) réagit, c'est la closure du cercle d'amis qui
rappelle, et en un sens reproduit, la closure du cercle de famille. Selon la
conception française, les relations d'amitié sont parallèles aux relations
familiales, mais pleinement choisies et assumées, ce qui peut leur assurer
priorité sur les relations de famille. Il peut même y avoir substitution. Je
peux, par mes amis, me créer une famille d'élection (liens ironisés dans
l'expression « Tu es une mère pour moi »). Il est logique, dans cette
perspective, que je fasse se connaître mes amis entre eux dans l'espoir qu'ils
s'entendent bien entre eux (<< Tu verras, elle est très sympa »). Si je les aime
et que chacun d'eux m'aime, ils ne pourront que s'aimer entre eux. Sinon, cela
signifierait une erreur de jugement de ma part. D'ailleurs, je parle souvent de
mes amis à mes autres amis, et ils se connaissent déjà avant de se rencontrer.
Je suis d'ailleurs un peu obligé(e) de les faire se rencontrer si je ne veux pas
susciter des taquineries comme: «Alors, tu vas nous la cacher longtemps, cette
nouvelle ?» «Dis-moi, tu es sûr que tu ne l'as pas inventé, ton ami? », «Tu en
as honte? », etc.
Au fil du temps, ces liens se consolident et se raffermissent, jusqu'à perdre
toute contingence. Ils deviennent alors quasi indestructibles, et la confiance
est totale. La rupture ne peut être causée que par la trahison. Et le choc
affectif est grand, peut même être traumatisant: «Ce que je n'arrive pas à
comprendre, c'est comment, moi qui croyais si bien le (la) connaître (puisque
nous étions amis), j'ai pu à ce point me tromper sur son compte. »
Selon la conception américaine, mon amitié est en quelque sorte un bien précieux,
un «trésor» que je dépose chez quelques élus. Un trésor que mille se
départageraient n'est plus un trésor. De même, mon amitié (love) n'est pas
inépui¬sable, ne peut pas s'étendre à plusieurs sans s'affaiblir et risquer de
s'effriter «< You can't spread if too thinly »]. Je vais donc me mettre en quête
de ceux qui seront dignes de mon trésor, et le leur retirer s'ils cessent d'en
être dignes. Quelle que soit donc la force de mon amitié, elle garde toujours un
élément de contingence, une menace de rupture. Si je découvre que mon ami ne
mérite plus mon trésor, pour des raisons que je n'ai à justifier devant personne,
je le lui retire et cherche à le placer ailleurs. Déçu(e), je dirai que « j'ai
mal placé ma confiance» « I misplaced my trust »).
Cette quête de l'ami idéal reproduit par certains côtés la quête amoureuse.
Américain(e), en amitié comme en amour (voir essai sur le couple), je vais
chercher quelqu'un qui me soutienne, m'approuve, me renvoie une confirmation de
mon être, aime en moi la personne que je veux être et m'aide à l'atteindre. Ces
liens d'amitié, je me dois de les entretenir, les maintenir, les mériter, sans
quoi je risque d'être une « mau¬vaise amie» «< l've been a bad friend this month
»}. et, à la longue, de perdre mes amis. Mais c'est plus dans mon amitié (à
laquelle toute sexualité est en principe étrangère) que dans mon couple que je
trouverai l'égalité, la confiance mutuelle, la compréhension et les confidences.
Idéalement, mon amant( e) ou mon époux(se) serait en même temps mon/ma
meilleur(e) ami(e). Le rêve de la dyade parfaite que font de nombreux Américains.
Ainsi, il n'est pas rare de voir les relations de couple de John et Mary devenir
leurs seules relations affectives d'importance, à l'exclusion des rapports de
famille et d'amitié. Selon un informant américain: « Je me suis aperçu après mon
divorce que je n'avais aucun ami; j'avais perdu contact avec mes amis à mon
mariage, et pendant des années j'étais heureux de consacrer tout mon temps à ma
famille (peut-être d'ailleurs plus à mes enfants qu'à ma femme) et à mon
travail. » Le caractère éminemment social de l'amitié est évident dans la façon
négative dont Américains et Français considèrent celui qui «n'a pas d'ami »,
C'est un personnage inquiétant parce que sans attache (je n'ai donc aucune prise
sur lui). Il me semble cependant que, même dans ce contexte, il y a une légère
différence de sens.
Un tel personnage, français, finirait je crois par susciter une certaine pitié :
les gens les plus « horribles », criminels, assas-sins, etc., peuvent avoir des
amis; il faut donc que personne n'ait jamais pu rien trouver à aimer en ce
personnage pour qu'il n'ait pas d'ami, il est frappé d'incapacité d'aimer et
d'être aimé, sort plus triste qu'effrayant.
Mais pour un Américain, le loner, ce solitaire des faits divers, est une
anomalie inquiétante parce que la présupposition, il me semble, serait que
n'importe qui peut se faire aimer s'il en fait l'effort; si donc il est seul, ce
ne peut être que par choix. Autrement dit, le Français sans ami serait asocial,
tandis que le loner américain serait antisocial.
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