FR 1165S  FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS

Fall 2007 Jean-Jacques Thomas

 

Lecture no 9

©Ted Stanger

Sacrés Français ! Un américain nous regarde.

Paris : Michalon, 2003,

 

C’est pas ma faute!  [pp. 139-143]

 

À son arrivée en France un Américain est toujours saisi d'admiration devant ces Français si sûrs d'eux, si sûrs d'avoir toujours raison. Et puis, l'expérience venant, le visiteur découvre l'explication de ce phénomène: un Français n'accepte jamais d'avoir tort. Reconnaître ses erreurs dans ce pays, c'est perdre la face, subir une humiliation, tomber en disgrâce. Avouer une faute? Il ne saurait en être question. Ce serait admettre qu'on est un parfait crétin. Un exemple fréquent? Le Français qui se trompe de numéro de téléphone préfère raccrocher, plutôt que s'excuser.

                Pour nous autres Anglo-saxons, ce comportement apparaît paradoxal, venant d'un peuple excessivement poli dans les magasins comme dans la rue où le moindre contact physique entraîne un «Pardon» quasi automatique.        Chez nous, une lady ou un gentleman sait avouer son erreur et dire « I'm sorry» Je regrette). Dans une entreprise américaine, on se bat même parfois pour assumer un échec, histoire de montrer qu'on est conscient de ses responsabilités et surtout team player (qu'on a l'esprit d'équipe). En France, au contraire, ce genre d'attitude ne ferait qu'aggraver la situation. Il est donc conseillé de l'éviter.

                Au cours de la campagne présidentielle de 2002, quand Lionel Jospin, après avoir lâché une petite phrase maladroite sur l'âge de Jacques Chirac, se comporte ensuite en gentleman et fait amende honorable - «Cela ne me ressemble pas », explique-t--il , la sanction des électeurs ne se fait pas attendre: une baisse de quatre points dans les sondages.

On peut aussi évoquer le fauteuil vide d'un Valéry Giscard d'Estaing dramatisant sa sortie, pour éviter de s'expliquer. Cette incapacité à avouer une faute s'observe dans tous les domaines. Il y a quelques années, j'avais acheté une baignoire sabot (pour le studio de mon fils) dans un Leroy-Merlin de la banlieue parisienne. Pour éviter le délai de livraison, j'avais loué une camionnette.

                «Votre baignoire est un excellent modèle », m'avait affirmé le jeune qui m'avait fait signer la facture. Arrivé chez moi l'installateur m'apprend qu'on m'a livré une baignoire sans pieds. Je l'avoue, jusque-là, j'ignorais tout des pieds de baignoire.

                Le lendemain, retour chez Leroy-Merlin où, sans m'énerver, j'explique mon cas. Derrière son comptoir une jeune dame me regarde avec méfiance. Peut-être suis-je un de ces fameux arnaqueurs qui font fortune avec des jeux de pieds de baignoires volés? Après une petite pause pour un appel perso sur son portable, elle daigne inspecter ma facture.

 

«Vous avez bien signé que vous aviez reçu le matériel, n'est-ce pas ?»

«Mais je ne savais pas qu'il fallait des pieds ... »

 

Elle ne m'écoute pas. Dans mon esprit, le personnel de Leroy-Merlin, qui aurait dû me donner d'office des pieds, était responsable de ce contretemps. Manifestement, pour cette employée je ne suis qu'un idiot de client, pas fichu de savoir qu'une baignoire a besoin de pieds. Le coupable, le fautif, c'est uniquement moi.

                La vendeuse condescend finalement - après un deuxième appel perso - à regarder s'il n'existe pas un jeu de pieds excédentaire qui traînerait dans les rayons. Par hasard, c'est mon vendeur de la veille qui les apporte. Croyez-vous qu'il va s'excuser? Pas du tout. Il se borne à grommeler un «fallait le demander en même temps ».  Normal ! Depuis le berceau, le Français apprend à refuser la responsabilité de toute faute, qu'elle soit légère ou lourde. Passé trois ans, le leitmotiv du petit Gaulois est: «C'est pas ma faute.»

Les vendeurs, qui se trouvent en première ligne, sont bien sûr les plus blindés, les mieux armés, quelle que soit la nature de la faute, industrielle, commerciale ou autre. Même les enfants ne leur inspirent aucune pitié: dans un Go Sport de la capitale, je remarquais l'autre jour un tout jeune garçon, presque en larmes, car le vélo reçu pour son anniversaire tombait déjà en miettes. Tout ce que le vendeur, restant de marbre devant ce juvénile désespoir, a trouvé à dire c'est: «Il fallait pas prendre ce modèle. C'est de la merde.» En lui en indiquant un autre, nettement plus cher.

Un échange entre la cliente d'un café de la place Maubert et le serveur m'a laissé encore plus perplexe. Avec un luxe de précautions, une jeune femme demande au garçon - c'est vrai plutôt du genre voyou en tablier blanc - si, par hasard, il n'aurait pas un peu de miel qu'elle pourrait mettre dans son thé, car elle souffrait d'un violent mal de gorge. «On n'est pas dans votre cuisine», lui a répondu le serveur. Était-il simplement mal élevé ou seulement gêné par une requête qu'il ne pouvait satisfaire? Je pencherai pour la seconde hypothèse, ayant maintes fois remarqué le ton sec et désagréable des commerçants auxquels on demandait un article qu'ils ne possédaient pas en magasin. Parfois l'étranger déclenche inconsidérément ce réflexe anti-faute. À la caisse d'un Franprix, réalisant que la cliente qui me précédait était partie avec mon paquet de thé, je le fais remarquer à la caissière. Immédiatement, celle-ci se croit mise en cause. «C'est pas de ma faute! », réplique-t-elle, inquiète et de m'expliquer comme si j'étais le procureur de la République: «Au-delà du lecteur de code barres, c'est le client qui est responsable de ses achats.» Ah bon ...

Rien de très surprenant, car le licenciement pour faute grave est la hantise des Français. L'idée d'être renvoyé du jour au lendemain, sans indemnités, c'est le cauchemar absolu. Par contre, dans l'Ohio comme dans les 49 autres États de l'Union cela arrive tous les jours. D'où cette question existentielle: si quelqu'un commet une erreur en France, doit-on la lui signaler, au risque d'avoir l'air d'instruire son procès? Un des vétérans de mon club de tennis est affirmatif: «Il faut se faire respecter. Sinon les gens te traitent comme de la merde. »

Quelques minutes plus tard, nous succédons sur le court à deux jeunes gens qui partent sans passer le filet, laissant la terre battue réduite à l'état de champ de bataille (genre Wagram). Fort du principe énoncé par mon ami, je les arrête et leur demande en toute innocence: «Vous ne passez pas le filet ?» «On n'a joué que cinq minutes, et de toute façon, on a trouvé le terrain comme ça», répond le moins gentleman des deux. Le ton monte et après quelques invectives de part et d'autre ils quittent les lieux sans la moindre excuse. À la fin de la partie, une prof de tennis me fait ironiquement remarquer que je lui ai paru «vraiment déchaîné ». «Il faut se faire respecter », lui dis-je. Mais je crois avoir compris ce qu'elle sous-entendait. Accuser un Français d'une faute, cela ne se fait pas. Les deux tennismen auraient perdu la face s'ils avaient reconnu leurs torts. Et puis, ne m'avaient-ils pas expliqué que ce n'était pas leur faute si le terrain était ainsi saccagé.

Trouver des excuses est le sport favori des Français et cela demande énormément d'énergie. Quand Canal Plus a annulé l'émission «Hyper Show» de Frédéric Beigbeder, celui-ci a consacré son dernier show à chercher un bouc émissaire. Ce n'était ni sa faute ni celle de la chaîne mais celle du public qui n'était pas prêt à voir ce genre d'émission.

Ce refus d'avouer ses erreurs rend difficile, voire impossible pour un Français de changer d'avis. Ce serait admettre qu'il s'est trompé. Dans ce domaine, mon ami Jean-Paul est un expert. Un jour, je lui rappelle qu'il avait prédit que la Russie retomberait dans le communisme. Nullement pris de court, il rétorque du tac au tac: « Sans l'aide américaine, ça aurait été chose faite. » Un dimanche soir, on décide d'aller au restaurant. Je lui fais remarquer que celui qu'il a choisi est fermé le dimanche; arguant de son excellente mémoire, mon ami maintient que le jour de fermeture est le lundi. Arrivés sur place, on peut lire sur le panneau «fermé le dimanche». «Ils ont dû changer depuis peu», explique Jean-Paul, pas le moins du monde démonté.

 

Je me tais. J'ai appris qu'un Français qui commet une erreur c'est un fauve qu'il vaut mieux ne pas provoquer.

 



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