FR 1165S  FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS

Fall 2007 Jean-Jacques Thomas

 

Lecture no 10

©Ted Stanger

Sacrés Français ! Un américain nous regarde.

Paris : Michalon, 2003,

 

Un pays d'assistés  [pp. 109-114]

 

C'est un reportage parmi d'autres sur la grogne des contribuables face aux impôts locaux. Une artiste-peintre qui habite la campagne auxerroise a récemment fait construire un atelier rattaché à sa maison (déjà deux étages). Elle se plaint amèrement des impôts locaux: ils ont quadruplé et atteignent presque l 400 euros par an [$2,027.34 note du prof.]. Et, le plus naturellement du monde, elle explique que, de toute façon, elle se trouve dans l'incapacité de les payer étant au RMI. Comment une contribuable ayant les moyens financiers d'agrandir son logement peut-elle, en toute légalité, toucher le RMI?
Un pays qui prend soin des plus démunis, c'est, bien sûr, admirable. Et même les Américains qui ont souvent du mal à admettre que leur cher capitalisme peut aussi créer de la pauvreté, louent la générosité de la République française. Mais voilà, en France, la manne de l'État n'est pas limitée aux pauvres. Presque tout le monde, des plus aisés aux plus humbles, bénéficie de ces aides apparemment inépuisables: CMU, emplois-jeunes, APA, allocations familiales, pré-retraites, RMI, prime de rentrée scolaire, AGED, chèques vacances, aide personnalisée au logement, ALF, allocation parent isolé, prime pour l'emploi ... J'en ai la tête qui tourne.

Et encore, j'en découvre tous les jours. Au cours d'un dîner, une amie, propriétaire de son appartement parisien, exprime son inquiétude à l'idée des frais considérables que va entraîner le ravalement de l'immeuble. «Il existe un organisme qui accorde des aides pour ce type d'opération. Adresse-leur ton dossier », lui suggère l'un des convives. Champagne!

La plus célèbre (on en a entendu parler jusqu'en Amérique) de ces aides, les allocations familiales, coûtent une fortune à l'État. Elles ont été créées en 1945 pour encourager la natalité dans un pays soucieux, depuis les ravages de Napoléon et la guerre 1914-1918, de repeupler ses casernes. Mais franchement, des parents qui font un deuxième enfant pour toucher une centaine d'euros par mois, je ne voudrais pas être leur rejeton. D'autant que rien ne les empêche de dépenser ce petit pécule au Casino d'Enghien ... Pour Las Vegas, mieux vaut faire sept enfants (800 euros par mois [$1,158.48 note du prof]).

Qu'importe si chacun s'accorde à le reconnaître depuis belle lurette, ces allocations n'ont aucune incidence sur la natalité. Elles sont tout bonnement devenues un «acquis» et s'avèrent par conséquent intouchables. Deux gouvernements, ceux de Juppé puis de Jospin, ont néanmoins fait une - timide - tentative de réforme. Imposer un plafond de ressources semblait ressortir d'une logique de gauche, mais les élus socialistes ont reculé quand les mamans en tailleurs Chanel des VIle et XVIe arrondissements sont venues manifester poussettes en main. Naturellement, le lobby des allocs pour tous (grands bourgeois compris), a depuis longtemps peaufiné son discours en lui donnant une allure et une couleur républicaines. Ces allocations symbolisent «l'égalité de chaque enfant devant la nation, qui reconnaît solennellement qu'il est important et qu'elle s'en occupe», proclame le responsable de l'Union des associations familiales. Et les malheureux enfants uniques? Sacrifiés purement et simplement. Ainsi, les Français donnent aux Français ... À tous les Français. Une petite revanche pour les contribuables soumis à l'ISF. On continue par contre à se féliciter de l'instauration du RMI et sans doute a-t-il permis à des milliers de gens de traverser une période difficile. Mais il n'est pas sans défaut. Premier effet pervers qu'il a fallu une bonne décennie à avouer, la démotivation. Un couple sans emploi touchant deux RMI gagnait plus d'argent en ne travaillant pas, surtout au SMIC. On a donc dû inventer les primes pour l'emploi, insuffisantes puisque dans certains cas on finit par gagner seulement deux ou trois cents euros de plus en travaillant à temps complet.
Réclamé par plus d'un million de Français, le RMI a également rencontré un vif « succès» auprès des étudiants en fin d'études, pour la plus grande joie de leurs parents lassés de les entretenir. Lorsque le gouvernement a voulu responsabiliser les familles, ce fut un tollé général. <de cotise, j'y ai droit », ont répondu les parents.
Le cas des SDF est tout autre. C'est un vrai débat entre socialistes et libéraux. Selon ces derniers, le RMI a pour effet de gonfler les rangs des sans-abris, car il facilite leur existence marginale. Les socialistes, en revanche, le considèrent comme un filet de sauvetage réservé aux plus pauvres qu'il faudrait de toute façon aider. Mais le principal avantage du RMI est peut-être d'atténuer le désarroi que ressentent beaucoup de Français devant les SDF. La bonne conscience n'a pas de prix.
Alors, tant pis s'il permet à des gens qui ne sont pas vraiment démunis - difficile d'estimer leur nombre - de vivre aux frais de l'État.
Prenons l'exemple d'un copain artiste, Robert. Ce Parisien proche de la quarantaine, habite un petit studio où il crée des statues dans le style de Giacometti (mais un Giacometti aveugle). Des œuvres improbables, qu'il vend de-ci de-là, pas chères et en liquide, généralement à ses amis ou à ses parents, plutôt aisés, et inquiets pour son avenir. C'est en
réalité grâce à son statut de RMlste qu'il a décroché il y a quelques années, que Robert peut subsister. Normal, dans sa tête le RMI n'est rien qu'une subvention pour les artistes.
Selon la pensée darwinienne (que les Français qualifient de loi de la jungle), cet homme ne mérite pas de survivre en tant que sculpteur puisqu'il n'a aucun talent. Tous ses proches le reconnaissent et d'ailleurs aucune galerie n'a jamais accepté ses sculptures. Robert n'a nulle envie de « s'insérer », comme le suggère le statut fondamental (insertion) de RMI. «Travailler dans un bureau, me lever tous les jours à huit heures, jamais! », proclame-t-il. Américain, il aurait au moins été obligé de trouver des petits boulots pour financer son mode de vie. James, un ami artiste de Columbus qui lui aussi n'arrive pas à vivre de ses ventes, est la nuit videur dans une discothèque. Comme on dit aux USA, le free lunch (le déjeuner gratuit) n'existe pas. On peut évidemment trouver admirable que la France offre à Robert la possibilité de mener en toute liberté sa vie d'artiste. Seulement, c'est aux frais de la collectivité. L'assistante sociale en charge de son dossier soupçonne évidemment qu'il a d'autres revenus le disqualifiant en théorie pour le RMI, mais elle ferme les yeux. Robert restera donc RMlste jusqu'au jour où il touchera son héritage.
L'État-providence s'occupe aussi de la vie sentimentale de ses administrés. Votre petit ami trouve un emploi intéressant en province? Ce serait trop triste de se quitter pour autant. Démissionner pour suivre son concubin est considéré comme légitime et ouvre droit aux allocations chômage. Ah les Français, toujours l'amour!
Un Anglo-Saxon a parfois l'impression que les prestations sociales font appel non pas au génie des Français mais à leur débrouillardise, à leur capacité à taper à la bonne porte, à préparer des dossiers bien ficelés. Charles Baudelaire qui a toute sa vie connu des problèmes d'argent, aurait-il réussi à être RMlste ? Peu probable.

Une de mes amies danseuse a passé six ans à New York pour essayer de percer dans ce métier difficile. Pour vivre, elle a travaillé (très dur) comme serveuse dans un restaurant de Greenwich Village, dont elle garde pourtant un bon souvenir [Balthazar, note du prof]. De retour en France, elle n'a pas cherché à être danseuse (irréaliste), ni serveuse. Elle est devenue intermittente du spectacle en faisant de la figuration. Ce statut, on le sait, a l'avantage de permettre de faire autre chose - ou rien - une bonne partie de l'année. À Hollywood, les acteurs et techniciens, qui eux aussi font un travail par nature temporaire, touchent de faibles indemnités et sont obligés de chercher des petits jobs pour assurer l'intérim. Leur grand espoir est d'être «découvert» pendant qu'ils servent un producteur de cinéma comme Steven Spielberg - un rêve qui se réalise d'ailleurs parfois. Mais jouir de «l'intermittence» à la française, c'est vraiment un paradis inaccessible.
J'ai, au fond, l'impression que la raison d'être de cette panoplie d'aides est la peur de l'exclusion. Selon les sondages, une bonne moitié des Français craint de se retrouver un jour, eux ou leurs enfants, dans le besoin. Et les statistiques ne sont pas de nature à les rassurer: en France, 44 % des chômeurs (contre seulement 6 % aux États-Unis) n'ont pas retrouvé d'emploi au bout d'un an. Lorsqu'un Français cotise, il a donc l'impression de préparer son propre gilet de sauvetage.
Pourtant, selon la plupart des économistes, les cotisations payées à la fois par l'employé et l'employeur constituent une taxe sur le travail qui favorise le chômage. Le financement de toutes ces aides nécessite sans cesse la création de nouvelles taxes qui, telle la CSG, frappent durement les plus bas salaires. Ce système d'assistance, si coûteux, explique par ailleurs la faiblesse des dons faits aux œuvres de charité, qui sont nettement inférieurs à ceux des Américains, des Allemands ou des Hollandais. Submergés par les prélèvements de toute sorte, les Français estiment que c'est à l'État de s'occuper des plus démunis. Le scandale de l'ARC les a confirmés dans cette idée. La très médiatique campagne des «pièces jaunes» orchestrée par Bernadette Chirac ou encore le Téléthon ne recueillent que des miettes comparés aux grands organismes de charité américains qui reçoivent chaque année des sommes estimées à 212 milliards d'euros.
L'appétit venant en mangeant, les Français se montrent de plus en plus gourmands et les périodes électorales sont pro-pices aux surenchères pour augmenter les allocations de tous acabits. En instaurant l'Allocation personnalisée d'autonomie (APA), qui a contribué à augmenter sensiblement les impôts locaux, l'État a, en partie, satisfait le troisième âge. Une femme dont la mère de 86 ans est grabataire reçoit le maximum de l'APA, soit plus de 1 000 euros [$1,448.10, note du prof.] par mois. Elle est contente de toucher ce qu'elle appelle «une bouffée d'oxygène », explique-t-elle dans les pages du Monde. Mais elle ajoute immédiatement que c'est insuffisant, car l'auxiliaire de vie lui coûte 600 euros [$868.860 note du prof] supplémentaires.
Grâce à cette aide généralisée, la France a quand même rendu un grand service à «ses pauvres ». Aujourd'hui, il n'est plus honteux d'être assisté puisque tout le monde ou presque, a été, est, ou sera un jour bénéficiaire du système. Aux États-Unis, le facteur orgueil joue encore. Malheureuses familles américaines sans ressources qui, arrivées aux caisses d'une épicerie, doivent payer leurs achats au vu et su de tous avec des bons de nourriture [food stamps]. Ne serait-ce que pour cette humiliation épargnée aux plus humbles, bravo la France.