FR 1165S FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS
Fall 2007 Jean-Jacques Thomas
Lecture no 13
©Ted Stanger
Sacrés Français ! Un américain nous regarde.
Paris : Michalon, 2003.
Médias: on vous cache tout, on vous dit rien [61-70]
Parler des médias est toujours un exercice difficile. Plus encore quand le sujet
vous tient particulièrement à cœur. Et, comme la presse française apparaît
pleine de paradoxes aux yeux de l'ancien de Newsweek que je suis, l'affaire
s'annonce délicate.
Essayons d'être objectif. Première observation: les jour¬nalistes français que
l'on croise sur tous les points chauds du globe sont parmi les plus tenaces et
les plus courageux. Toujours prêts à risquer leur peau pour un bon reportage.
Quant aux photographes, ce sont de véritables têtes brûlées, dès lors les
meilleurs dans leur domaine.
Quand, en revanche, on découvre la presse française chez elle, on est consterné.
Les médias sont respectueux, voire obséquieux à l'égard du pouvoir (dont ils
reçoivent pour la plupart des subventions directes ou indirectes). Certains
jour¬nalistes sont manifestement corrompus et beaucoup d'une incroyable paresse
... Un avis partagé par la plupart des cor¬respondants étrangers qui ont le
bonheur de venir travailler en France.
Surprenante constatation, car le Français est, par nature, contestataire et
sceptique. Autant dire que cette presse molle ne lui ressemble guère.
Prenons au hasard le journal de 20 heures. Le présentateur, peu importent son
nom et la chaîne, annonce que le ministre de l'Intérieur est l'invité du jour.
La première question se veut « dure» : que pense Monsieur le ministre des
critiques émises à l'Assemblée contre sa politique? Nullement pris de court --
il s'y attendait -l'éminence balaie le problème d'un revers de main, observant
que l'opposition quand elle était au pou¬voir n'a rien fait.
Deuxième question. Son contenu est sans importance, puisqu'elle déclenche
systématiquement un discours politique, véritable objectif de l'apparition du
ministre à l'écran. De la langue de bois au plus haut niveau. Aux yeux de
l'excellence, le journaliste devient quasiment transparent, comme un chauffeur
ou un membre quelconque de son cabinet. L'homme politique fait son speech,
rassure, parle à la nation, à la manière du général de Gaulle. À ses yeux, la
télévision, publique ou privée, ne fait que remplir son rôle de courroie de
transmis¬sion de l'État jacobin. Elle est là d'abord pour le mettre en contact
avec ses électeurs. Si, d'aventure, son vis-à-vis tente de lui couper la parole,
il ne se laisse pas faire. Ayant appris à s'exprimer devant un micro, il connaît
toutes les astuces. À Polytechnique, les futurs dirigeants disposent même d'un
petit plateau de TV pour apprendre aux élèves à affronter les médias sans jamais
rater une syllabe.
Le présentateur est d'autant plus indulgent qu'il existe entre eux une large
connivence. Pour ce «journaliste» de la télévision, le ministre en tant qu'«
invité» a droit à tous les égards. On doit le supporter comme si c'était un hôte
un peu rasoir. Et puis, il s'agit tout de même d'un des plus hauts représentants
de l'État. En France, cela se respecte.
Autre élément qui a son importance, notre ministre, souvent sorti d'une grande
école est supposé avoir un Q.I. supérieur à celui de son interlocuteur. (Oserais-je
préciser que chez nous, au contraire, les journalistes sont plus diplômés que
les élus, ce qui n'est pas difficile vu le faible niveau intellectuel de notre
Congrès.) L'« interview» à la française se déroule donc en douceur, sans
acrimonie, comme une conversation dans un salon du VIle arrondissement. Pour un
politicien français, c'est de la pub gratuite!
Honnêtement, nous sommes loin des pratiques journalistiques en règle dans les
pays anglo-saxons. Un ministre qui passe par exemple à la BBC est rudement mené,
voire malmené. On le harcèle de questions inattendues. On le met face à ses
contradictions. On lui coupe la parole s'il ne répond pas. Car un journaliste
anglo-saxon, pour s'affirmer parmi ses pairs, doit déranger, déstabiliser son
interlocuteur. La courtoisie n'est pas une qualité, au contraire. Il est
fréquent que des hommes politiques britanniques se plaignent et dénoncent
publiquement le traitement qui leur est réservé. Avez-vous jamais entendu ce
genre de plainte en France? (Aux États-Unis, le problème ne se pose pas puisque
l'on invite rarement les ministres aux journaux télévisés, de crainte d'une
baisse subite de l' Audimat.)
Si j'ai d'abord évoqué le cas de la télévision c'est parce que la plupart des
Français se contentent du petit écran pour s'informer. En France, le taux de
pénétration des quotidiens est l'un des plus bas d'Europe. C'est plutôt à
travers les revues de presse de la radio qu'un Français moyen prend connaissance
de ses journaux, dont les plus fidèles lecteurs sont d'autres journalistes.
Quant à la presse de province, elle est indéniablement meilleure que le
Columbus Dispatch (de l'Ohio), où seules la rubrique sportive et les bandes
dessinées sont lisibles.
Pour en revenir à l'Hexagone, un Américain a du mal à comprendre pourquoi les
joumalistes français sont si réservés vis-à-vis du pouvoir. Auraient-ils peur de
perdre leur carte de presse? Sûrement pas. Et pourtant ils se contentent le plus
souvent de réagir aux événements et aux communiqués de presse diffusés par les
différents ministères. Il est rare que la presse nous étonne. Les révélations
sont peu fréquentes, l'investigation, une exception.
Mais le plus extraordinaire pour nous, journalistes étrangers, reste ce penchant
masochiste qui conduit parfois la presse française à se censurer elle-même.
Ainsi après la publication par Paris-Match des photos de Mazarine, la
fille illégitime de François Mitterrand, une radio m'avait convié à un débat.
«Pour discuter de quoi?» ai-je demandé, avec ma naïveté habituelle. Pour moi,
c'était un petit scoop, sans plus.
«Mais de ... la polémique! », m'a-t-on répondu. Une polémique? Eh oui. Car, même
si l'Élysée n'avait nullement protesté, les voix d'autres journalistes
s'élevaient contre ces révélations. Au nom du respect de la vie privée et dans
un souci d'éviter une dérive vers «la presse de caniveau à l'anglaise» m'ont
expliqué les responsables du Nouvel Observateur et du Canard enchaîné
présents à ce débat. Je n'avais jusque-là jamais vu dans une démocratie un
tel cas d'auto-censure réclamé par la presse elle-même. Avec le plus grand
sérieux, un de mes confrères m'a d'ailleurs expliqué pourquoi il se refuserait à
faire état de la vie intime d'un homme politique. «Imagine qu'après on fasse la
même chose pour ma vie privée. » Gonflé! «De toute façon, tout le monde était
déjà au courant pour Mazarine », ajouta-t-il. Tout le monde? Vraiment?
Dans le petit cercle des professionnels parisiens, peuttre. On est en effet
beaucoup mieux informé sur ce qui se passe en France en rencontrant des
journalistes qu'en lisant leurs articles. De là à conclure que le journaliste
parisien est un snob, un élitiste de l'info, qui fait le tri entre celles qui
sont bonnes pour la France d'en bas et les autres, plus gratinées, qu'il garde
sous le coude pour les conversations entre confrères ou les dîners en ville. Il
arrive parfois, que ces informations réservées aux initiés soient d'importance,
comme ce fut le cas avec les maladies des présidents Pompidou et Mitterrand.
Cette auto-censure, ce comportement plus royaliste que le roi, m'apparaît
injustifiable dans un pays qui se veut démocratique. Si le rédacteur français
rédige ses commentaires en toute liberté, d'une plume habile à manier l'ironie
et le sous¬entendu, c'est avec parcimonie qu'il livre ses informations. Pour
comprendre quelque chose dans la presse française, il faut savoir lire entre les
lignes, car le langage y est souvent codé. Au lecteur de décrypter. On ne dit
pas, mais on fait comprendre. Du moins, le croit-on.
Est-ce culturel? Le Français a une façon bien à lui de s'informer. Son
scepticisme le porte à douter d'une information dès qu'elle devient publique.
Une histoire qui passe de bouche à oreille, comme dans les villages d'autrefois,
que seuls les initiés connaissent, voilà son vrai plaisir. Une fois à la une des
médias, elle perd toute valeur, devient vulgaire. L'Américain, par contre, se
montre plus démocrate: si quel¬qu'un est au courant, tout le monde a le droit de
l'être. Un confrère qui travaille dans un hebdomadaire parisien m'a expliqué un
jour avec l'air satisfait et un peu condescendant de «celui qui sait », les
pratiques sexuelles - naturellement impubliables - d'un certain président de la
Ve République. Au-delà de la confidence, c'était à ses yeux, un geste d'amitié:
il me faisait entrer dans le cercle des «initiés ». Désormais, je fais de même,
quand j'ai par hasard une information croustillante.
Mais pourquoi la presse est-elle, comme le montrent les sondages, si peu
crédible? Les Français se souviendraient¬ils que leurs journaux, payés par le
gouvernement du Tsar, avaient encouragé les petits porteurs à investir dans
l'Emprunt russe - avec les conséquences que l'on sait? Peu probable, c'était il
y a près de cent ans.
Ou alors serait-ce la déontologie floue pour ne pas dire élastique de cette
profession qui les choque? Certains dérapages expliquent cette méfiance. Lors
d'une visite officielle d'un président de la République en Arabie Saoudite, les
Saoudiens avaient offert des Rolex en or aux journalistes présents. Tous avaient
accepté avec une discrétion parfaite, sauf une brebis galeuse qui, en décidant
de divulguer l'histoire, obligea ses petits camarades à restituer, non sans
regrets, le somptueux cadeau.
Et, lorsqu'en 1995, lorsque le scandale des appartements du «domaine privé» de
la ville de Paris a éclaté, Alain Juppé n'était pas le seul concerné. Une
poignée de « grands» journalistes figuraient parmi les privilégiés qui payaient
des loyers fort bas. Seule différence: Juppé a été obligé de déménager. Pas les
journalistes qui, à quelques exceptions près, continuèrent pendant de longues
années à bénéficier en toute inconscience de ce privilège. Et que dire de la
bataille menée par la profession, avec une ferveur digne d'un combat pour les
droits de l'homme, en vue de sauvegarder un autre privilège, l'abattement
fiscal?
La déontologie, c'est aussi la manière de travailler. Il suf-fit de citer un
exemple: l'« interview» monté de Patrick Poivre d'Arvor avec Fidel Castro.
Quelques papiers féroces dans Le Canard enchaîné et puis ... Rien. Et
pour cause: à ce jour, il n'existe pas en France de véritable mécanisme
professionnel qui sanctionne les fautes, légères ou lourdes, des journalistes.
Les Anglais ont établi le Press Complaints Commission habilité à statuer sur les
contestations et les questions de déontologie. Et, aux États-Unis, les grands
journaux publient chaque jours une colonne - plus ou moins longue - où sont
énumérées les erreurs relevées dans l'édition de la veille.
Plus inquiétant, la France ne veut pas voir qu'elle a un problème de médias.
L'Agence France-Presse disparaîtrait sans une subvention annuelle de l'État. Une
aide qui la fait vivre, mais porte, dans le même, temps, atteinte à son
indépendance et donc à sa crédibilité internationale. La presse écrite aussi
accepte de recevoir une aide de l'État sous diverses formes. Non, décidément,
nous n'avons pas la même conception de l'indépendance de la presse.
D'où mon étonnement lorsqu'un confrère d'un quotidien financier me raconta une
anecdote qui, selon lui, témoignait de sa liberté. Invité à un séjour tous frais
payés par le gouvernement d'un pays, exotique, ensoleillé et producteur de
minéraux côtés en Bourse, il avait accepté l'aubaine. De retour à Paris, il se
vantait d'avoir« fait exprès de ne pas faire de papier». Refuser tout simplement
le voyage, comme l'aurait fait n'importe quel journaliste américain ne lui était
même pas venu à l'esprit.
Mais ne jetons pas la pierre, ne soyons pas trop sévère. Personne en France ne
compte sur les journalistes pour donner l'exemple en matière d'indépendance.
Lorsque le bureau parisien d'un hebdomadaire américain a voulu licencier pour
faute professionnelle l'un de ses collaborateurs, américain de surcroît, «Niet»
ont répondu les prud'hommes à l'employeur. Pourtant ledit journaliste, non
seulement acceptait mais aussi sollicitait des voyages et des séjours gratuits
dans des hôtels de luxe aux quatre coins de l'Europe. Juste pour son plaisir
personnel, il assistait à des spectacles dont il ne parlait jamais dans le
journal. Apparemment, se faire ainsi choyer n'a rien d'anormal pour des
journalistes français. Ces pauvres ploucs d'Américains auraient dû le savoir.
Tout, bien sûr, n'est pas aussi négatif dans la manière dont fonctionne votre
presse. Elle n'a ainsi - sauf exception - jamais recours à ce que ses homologues
anglais ou allemands appellent le checkbook journalism : payer pour s'assurer
une exclusivité. Revers de la médaille, les informations exclusives sont rares
chez vous.
Pour revenir à la désaffection des Français à l'égard de leur presse, je pense
que l'on sous-estime une explication purement matérielle: les journaux restent
inaccessibles à la France d'en bas, pour une simple question de prix. Un prix
élevé dû en partie aux syndicats et au monopole de la distribution. À quoi sert
une presse qu'on ne peut pas se payer? Qui va débourser plus d'un euro pour
Le Figaro ou Le Parisien, plus que pour acheter une baguette? À
Londres ou New York, les grands journaux coûtent à peu près la moitié. Regardez
le métro là-bas, presque tous les passagers sont plongés dans leur quotidien. En
France, le voyageur lit plutôt des livres ou des journaux gratuits, quand il en
trouve. S'informer revient moins cher aux consommateurs américains, et la taxe
audio-visuelle n'existe pas. (Rassurez-vous, en échange nous avons trois fois
plus de publicités sur le petit écran.)
Je ne suis pourtant pas certain qu'une presse meilleur marché se vende mieux.
Osons le dire, vos quotidiens sont d'un tel ennui. Le Monde, unjournal
ascétique, aseptisé même, présente sa version des événements avec toute la
componction d'un maître d'école, le sérieux d'un janséniste au sourire pincé, et
l'enthousiasme d'une vieille fille de Limoges. Plus austère, je ne vois que le
Journal Officiel. Toujours le strict minimum, pas de détails juteux, et
comme à l'école publique, si vous ne comprenez pas, vous pouvez toujours aller
chercher ailleurs.
Convaincus de leur supériorité, les dirigeants du Monde - qui ont
toutefois quelque peu perdu de leur superbe à la suite de la publication du
livre-enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen - ne daignent pas se mesurer à
leurs concurrents, français ou étrangers. Un confrère de la presse parisienne
obtient un scoop? Au Monde, on l'ignore, sauf s'il possède une dimension
incontournable, et, dans ce cas on lui accorde une petite place en dernière
page. Quand un chercheur français a découvert ce qui serait la plus ancienne
référence à Jésus, les lecteurs du quotidien de référence l'ont appris 48 heures
après ceux du New York Times! Si les lecteurs du Monde lui restent
fidèles, je suis persuadé que c'est par devoir plutôt que par plaisir. À moins
que ce ne soit pour leur standing, ou parce qu'ils n'ont pas d'autre choix.
Pour compenser une presse quotidienne fade, inodore, et sans couleurs, il faut
de bons hebdomadaires. Heureusement, dans ce domaine, la France est mieux lotie.
Mais vos hebdos sont pour la plupart des journaux d'opinion et les Américains y
sont peu habitués. J'avoue être quelque peu lorsque Le Nouvel Observateur,
sur son site Web, encourage ouvertement les lecteurs à signer une pétition en
faveur de José Bové, menacé de prison. Et quoi de plus curieux pour nous que la
clause de conscience qui prévoit qu'un journaliste est autorisé à quitter son
journal- avec ses indemnités - si la direction change de ligne politique,
rédactionnelle, ou simplement de propriétaire.
Cela dit, il faut avouer que la tâche n'est pas facile pour les dirigeants de la
presse française. Les gouvernants contrôlent de leur mieux l'info et considèrent
tout ce qui pourrait les gêner comme un secret d'État. Il aura fallu six ans de
procès pour que deux journalistes de l'Express qui avaient révélé que
Charles Hernu, ancien ministre de la défense, avait autrefois travaillé pour les
services de l'Est soient acquittés. Ceux du Washington Post n'ont pas été, eux,
inquiétés quand ils ont écrit que les hommes du président Richard Nixon avaient
cambriolé les bureaux de l'opposition et que Nixon avait ensuite tenté
d'étouffer l'affaire. Avec les conséquences que l'on sait: le scandale du
Watergate et la démission dans le déshonneur d'un président en fonction et de
ses conseillers.
Une dernière remarque. Les médias en France sont plus paresseux que les lecteurs
ou les téléspectateurs. Lors de catastrophiques inondations dans le Sud de la
France, on apprend au journal télévisé que l'État va dépenser 130 millions
d'euros sur quatre ans. Comment évaluer ce montant? Est-ce beaucoup ou dérisoire
par rapport aux dégâts? Est-ce un geste symbolique destiné à calmer les esprits?
Aucune idée, car la télévision, négligeant son rôle, se contente de jouer les
porte-parole. Oublié le journalisme.
Ou bien alors c'est Le Monde, qui ouvre sur une grande enquête consacrée
à la fonction publique en France, sans même prendre la peine de rappeler combien
le pays compte de fonctionnaires.
«Tous les lecteurs le savent », me répond un collègue du Monde, ajoutant
qu'il y a toujours le Quid pour ce genre de banalité. Sans doute.
Voilà, tout est dit, ou presque. Fallait-il être aussi polémique, au risque de
susciter l'ire des mes ex-confrères français qui ne détestent rien tant que
cette manière horripilante qu'ont les journalistes américains de se prendre pour
les «Incorruptibles» de la presse mondiale? Mais après tout, comme on dit chez
vous, « qui aime bien châtie bien».