FR 1165S  FRENCH FILMS / AMERICAN MASKS

 

Lecture Evidences Invisibles (Texte 1)

 

La conversation

 

 

Nous sommes en voiture, X (français) me ramène chez moi.
Ce n'est pas la première fois et, de plus, X connaît bien la ville. Cependant, il semble manquer de certitude quant au chemin à prendre, me pose des questions qui n'appellent évidemment pas de réponse, puisqu'il me les pose en même temps que l'action, sur laquelle la réponse pouvait influer, est déjà engagée; ainsi: « Je tourne ici? » en prenant le tournant. Souvent des commentaires sur la voiture, la route, les autres, des expressions d'inquiétude surprenantes viennent de derrière le volant (<< Tu crois que j'ai assez d'essence? ", « Mais qu'est¬ce qu'il fait, ce type, y va changer de file, oui ou non? ", « On pourra sûrement pas passer entre ces deux voitures, mais j'vais essayer", «J'aurais dû passer de l'autre côté, on serait déjà arrivés ", etc.). Le cas de X n'est pas unique. J'ai assisté à de nombreuses variantes de cette scène. Les acteurs en ont été aussi bien des hommes que des femmes, des jeunes que des plus vieux. Dès que j'en ai pris conscience, je me suis même surprise moi-même « en flagrant délit ».
Les Français parlent-ils pour ne rien dire, comme les en accusent parfois les Américains? Le simili-monologue de X est-il aussi dénué de sens qu'il en a l'air?
Autre contexte. Une soirée, dans une ville universitaire des États-Unis, en l'honneur d'un universitaire français très connu. La majorité des invités, tout comme l'hôte, sont français. Quelques Américains parsemés. L'universitaire français, auquel on vient de présenter un historien américain, prend l'air intéressé: « Justement, je m'intéresse beaucoup à l'histoire ... Vous connaissez X (historien américain célèbre?» «Oui." « Que pensez-vous de son dernier livre, xxox ? » L'Américain répond, dit ce qu'il pense du livre en question. Le Français n'écoute plus depuis un moment, cherche des yeux dans le salon, élargit le cercle avec empressement à l'approche d'un autre Français, qui « interrompt brutalement" la conversation par une plaisanterie. Le nouveau venu se tourne vers l'Américain: «A quoi est-ce que tu travailles en ce moment ?» L'autre, échaudé, répond très brièvement: «Oh, la même chose", et fait une plaisanterie.
Cette petite scène m'a été décrite par l'Américain en question, qui a ajouté: « Je ne comprends vraiment pas les Français, ils posent des questions pour faire semblant, ça m'étonne d'un homme aussi célèbre. Il n'avait aucun besoin de poser la question si la réponse ne l'intéressait pas. Tu penses bien que je n'allais pas me faire prendre une deuxième fois, alors j'ai plaisanté au lieu de répondre, à la manière des Français. »
Des Américains se sont souvent étonnés en ma présence de ce que les Français, « qui se disent très respectueux des règles de politesse », soient eux-mêmes si grossiers (rude) : e; Ils vous interrompent tout le temps dans une conversation ", « ils terminent vos phrases pour vous », « ils vous posent des questions et n'écoutent jamais la réponse », etc. Les Français, en revanche, se plaignent souvent de ce que les conversations américaines soient «ennuyeuses", que les Américains «répondent à la moindre question par une conférence", qu'ils «remontent à Adam et Eve », et qu'ils « ignorent tout de l'art de la conver¬sation ». Les accusations réciproques reviennent assez souvent pour qu'on s'y arrête. Elles signalent un fait culturel, puisque opaque à l'étranger. Elles suggèrent une différence profonde dans l'interprétation de la conversation, activité quotidienne en apparence claire, familière, et immédiatement accessible. Mais, bien que le mot « conversation" soit le même en anglais et en français, il est loin de signifier la même chose dans les deux cultures. Le malentendu est d'ailleurs évident dans le fait que la revue Communications a consacré tout un numéro à ce sujet (30, 1979), sans s'attarder un instant sur le fait que la théorie de H. Paul Grice, point de départ de nombreux chapitres, s'applique au modèle américain mais non au modèle français. Ce caractère implicite de la théorie ayant naturel¬lement échappé aux chercheurs français, plus d'un s'applique à attaquer la théorie, après l'avoir implicitement posée comme universelle (le texte ayant été écrit en anglais, il est difficile de savoir si l'auteur avait conscience de cette différence lui¬même, mais je crois qu'il n'en voyait pas les limites culturelles).

Que représente, pour les Français, la conversation? On dit, en français, qu'une conversation doit être «engagée », «soutenue », «alimentée », et, au besoin, «ranimée» si elle est « languissante", «détournée» si elle est «dangereuse ». Dès que nous permettons à une conversation de naître, nous nous devons de ne pas la laisser mourir, mais d'en prendre soin, de la guider, de la nourrir, de la mener, et de veiller à son développement, tout comme s'il s'agissait d'un être vivant. Cela suffit à suggérer l'importance que nous accordons à la conversation, mais cela n'explique pas la signification que nous lui donnons, c'est-à-dire pourquoi nous lui attachons cette importance.

Voyons ce qui se passe dans une simple conversation entre deux Français(es). Je (parlant) regarde mon interlocuteur (interlocutrice), guette les signes d'ennui ou d'inattention. Si le regard de l'autre commence à errer, à s'égarer, je change d'attitude, de tactique ou de sujet, ou encore j'écourte pour lui rendre la parole. Il s'agit ici, bien sûr, non de ce qui arrive réellement dans la plupart des cas, mais de la norme, la situation « idéale" qui demeure inchangée quelle que soit la fréquence des entorses à la règle. Dans le cas inverse (quelqu'un me parle), j'ai à ma disposition plusieurs moyens d'intervenir ou de montrer que je veux la parole: expressions du visage, lèvres qui s'ouvrent comme pour parler mais restent silencieuses, léger mouvement du corps, geste. Si cela n'obtient pas le résultat voulu, et que je n'ai toujours pas la parole, je peux avoir recours à d'autres signes : aspiration d'air à peine audible et qui indique que l'on va parler, soupir discret, mot coupé, ou encore les grands moyens (<< à propos ", «justement", qui n'ont, en principe, rien à voir avec ce qui précède, mais indiquent plutôt qu'on voudrait bien dire quelque chose aussi). Si j'en arrive à laisser errer mon regard, ou que je prends un air absent, c'est pour signaler, de façon encore acceptable, que je suis prêt(e) à abandonner la partie puisque aucune part ne m'y est réservée. Si cela n'a aucun effet, mon seul espoir repose alors dans l'intervention d'une tierce personne (ami(e) heureusement retrouvé(e) dans la rue, hôte(sse), convive, invité(e) à un repas ou une soirée, etc.) pour me sauver de ce(tte) «casse-pieds". A la limite, je peux avoir recours à l'excuse qui a le tort d'être évidente : le coup de téléphone à donner, la chose urgente à dire à quelqu'un d'autre et qu'on a failli oublier, etc. Quand je suis poussé(e) à cet extrême, j'en veux vraiment à l'autre de m'avoir coincée) », de m'avoir «tenu la jambe» (donc retenu(e) contre mon gré), d'avoir «monopolisé la conversation", d'avoir «tenu le crachoir» pendant «des heures", bref de ne m'avoir pas permis de placer un mot, de ne m'avoir pas «donné» ou «rendu" la parole, c'est-à-dire de m'avoir refusé toute présence.

Le fait que j'aie permis à X de me « retenir» ainsi suggère que quelque chose d'autre que X me retenait, quelque chose de plus fort que mon impatience ou mon ennui, que j'appellerai peut-être politesse, mais qui recouvre toute une gamme d'obligations sociales implicitement consenties. De plus, la quantité de signaux dont je dispose pour attirer l'attention de X, et auxquels X devrait être sensible et répondre, suggère aussi que la relation entre deux conversants est plus importante que le sujet même de la conversation, et que le degré d'information échangée. Cette assertion se trouve confirmée, je pense, par le cas de la conversation dans laquelle on « s'écarte du sujet », Je dirais que celui qui propose un sujet a entière liberté d'en sortir, et le fait, le plus souvent, par l'intermédiaire des « cela me rappelle », «c'est comme l'autre jour", «cela me fait penser à", etc. Ces sorties en quelque sorte latérales per¬mettent à celui qui parle de parler plus longtemps, sans cependant immédiatement provoquer les signes d'intervention mentionnés plus haut. Il y a, en quelque sorte, mise en suspens, comme l'on suit sans protester quelqu'un qui vous fait faire le tour de son jardin et attire votre attention sur telle ou telle allée. Les autres ont cependant la possibilité d'intervenir, et de reprendre la parole, par l'intermédiaire d'un simple « pour en revenir à ... " sans pour cela être tenus de revenir au sujet dont on s'était écarté. En fait, quelqu'un qui manifesterait  une certaine insistance à revenir au sujet serait considéré Importun ou enfantin, désireux d'attirer l'attention sur soi et créralt une coupure (à la limite, une gêne) dans la conver-sation.

Là encore, ce qui importe, c'est d'établir des liens, de créer un réseau, si ténu soit-il, entre les conversants. La parole que l’on échange, au «fil» de la conversation, sert à tisser ces liens entre les conversants. Si l'on imagine la conversation comme une toile d'araignée, on peut voir la parole y jouer le rôle de l'araignée, générer ces fils qui relient les participants. Idéale, la conversation (française) ressemblerait à une parfaite toile d'araignée, délicate, fragile, élégante, brillante, aux pro­portions harmonieuses, une œuvre d'art. S'il y a beaucoup plus de toiles d'araignée parfaites que de conversations idéales, c'est que l'araignée est seule à tisser sa toile, tandis que la parole, pour tisser la sienne, nécessite la présence d'au moins deux conversants. Le danger, les risques d'erreur y sont beaucoup plus grands (on arrive même parfois à s'empêtrer dans la toile). Le caractère de telle ou telle conversation et sa forme refléteront ainsi, avec beaucoup d'exactitude pour qui prend la peine de lire les signes, la nature des rapports entre les conversants. On fabrique un tissu de relations de même et en même temps qu'on « fait" la conversation.

Ainsi, par exemple, si je fais mes courses dans le quartier, je vais faire « un petit bout de conversation» avec les commer­çants chez qui j'ai l'habitude d'aller. Si je vais chercher mes enfants à l'école, je ferai de même avec quelques parents dont les enfants sont en classe avec les miens, avec le maître ou la maîtresse, si je les vois. Avec les commerçants, je parlerai sans doute du temps, de la santé, des temps difficiles (s'ils le sont), des préférences de ma famille pour tel ou tel produit, de la beauté des fruits, d'un événement dans la rue tout près de la boutique, etc. La conversation sera d'autant plus longue (dans les limites imposées par le contexte, clients qui attendent, heure de la journée, etc.) que nos rapports sont proches. Avec les parents d'élèves, je parlerai brièvement de nos enfants, de l'école, du temps et de la dernière épidémie de grippe, à moins qu'il y ait quelque chose à organiser (réunion, fête). La conversation sera rarement longue, chacun doit s'empresser de rentrer, de ramener les petits à la maison. La durée de la conversation étant limitée par les circonstances (et le nombre de parents groupés là en même temps), la nature de la conversation reflétera directement la nature des rapports (échange poli, amical, chaleureux ... ). De toute façon, il est important qu'il y ait échange, si bref soit-il. Ce qui explique que quelqu'un puisse vous dire: « Mon dieu ... J'ai vu Mm' Untel à la sortie de l'école, mais j'ai même pas eu le temps de m'arrêter et de lui dire un mot... Qu'est-ce qu'elle doit pen­ser ... " Dans un cas semblable, un(e) Américain(e) aurait dit «Hi », et cela aurait suffi. D'où son étonnement devant le « temps que nous passons» à bavarder avec l'un et avec l'autre.

Autre source d'incompréhension pour les Américains: il est en même temps non seulement possible, mais fréquent, si j'habite dans un grand immeuble à ascenseur par exemple, que je tienne la porte et dise bonjour à mon voisin ou ma voisine «du dessus» ou «du dessous» (et même de palier), et que nous montions ensemble huit ou quinze étages sans plus nous adresser la parole (sauf pour dire au revoir), peut­être même tous les jours. Mais pour moi (français), il n'y a aucune contradiction entre mon attitude et mes conversations dans le quartier, et le fait que je n'adresse pratiquement pas la parole à mes voisins. C'est en effet le hasard qui nous fait habiter si près l'un de l'autre, et ce n'est pas une raison suffisante pour que nous devions entrer en rapport, à moins que nous choisissions de le faire. De même, dans une petite rue tranquille de province, il me suffit de faire un signe de tête et de dire bonjour au voisin d'à côté ou à la voisine d'en face. A moins qu'un événement ne brise la routine.

De la même façon, si les «bonjour» et «au revoir» des clients s'adressent à tous, la conversation se fait seulement entre client et commerçant, et non entre clients (même s'ils se voient là tous les jours), sauf si cela passe par l'intermédiaire du commerçant (<< Tiens, demandez à Mm' Untel ») ou d'un événement exceptionnel (accident, manif...), Un meilleur exemple de cette situation est donné par le café. Au café, j'ai plusieurs choix. Je peux y aller avec quelqu'un, rester au comptoir et ne parler qu'à mon compagnon; je peux Y aller retrouver des amis, auquel cas nous nous asseyons à une table, où le premier arrivé s'installe à la table que nous allons occuper. Nous parlons entre nous. Je peux aussi y aller seul et prendre une table si je veux qu'« on me laisse la paix »' et je peux même y lire, écrire un roman ou faire mon courrier, sans parler à personne d'autre que le garçon (et encore, seulement pour commander une boisson). Si, cependant, je ne fais rien d'autre que boire ma consommation et regarder autour de moi (ou quelqu'un en particulier) avec insistance, je donne l'impression aux autres que je suis là pour" draguer» (source continuelle de problèmes pour les Américaines non averties). Si j'ai envie de conversation, c'est au comptoir que je vais m'installer, et c'est seulement avec le patron ou la patronne derrière le comptoir que je peux bavarder. Je peux aussi entamer une conversation avec quelqu'un d'autre au comptoir, mais seulement par l'intermédiaire du patron, et seulement si je suis déjà un habitué, sinon mon approche paraîtra louche. Aussi le patron doit-il savoir « discuter» avec toutes sortes de gens. Dans un petit café de La Rochelle (où j'ai fait de nombreuses interviews) se côtoien,t tous les jou,rs de nombreux étudiants, ouvriers, agents de police et employes. Le patron m'a décrit ainsi la situation: « .•• Faut pas être sorti d'Saint-Cyr pour être patron, pour discuter avec les gens ... de tout ... même si on n'y connaît pas grand-chose, on arrive à discuter ... Le café, c'est un lieu où les gens se rencontrent.., On discute ... des affaires, de sport, du travail, d'la maladie de la mémère ... de n'importe quoi ... Ils ont leurs petites habitudes, on les connaît, on sympathise plus ou moins avec certains ... Tout ça, ça s'mélange très bien ... étudiants, flics, on arrive à s'accorder ... » Puis, soulignant le rôle essentiel du patron dans ces échanges inattendus (étudiants-flics, 'Par exemple), il continue: « .•• ça joue beaucoup sur la, personne qui est derrière le bar ... Les gens viennent pour l’ambiance du bar, mais aussi pour celui qui est derrière le bar ... C'est c'qui fait d'ailleurs la clientèle ...•. L'observateur averti n'a aucune difficulté à reconnaître la clientèle, les habitués, comme nous pouvons le voir si nous reprenons l'exemple du commerçant, exemple qui a l'avantage d'être accessible à tous, observable par tous, même par ceux qui vont rarement au café, Dans une boulangerie de quartier à Paris, où j'ai fait de nombreux enregistrements, j'ai assisté, en quelques heures seulement, à toute une gamme de conver­sations entre la boulangère et ses clients. Si l'on exclut les formes de politesse communes à toutes (bonjour, s'il vous plaît, merci, au revoir), on peut relever, rapidement, quelques signes indicateurs. Ainsi, les échanges d'information pure ( ... Vous désirez .. , une baguette ... bien cuite?.. oui ... voilà c'es~ tant .. ,) démarquaient nettement les non-habitués; il n'y avait pas, à proprement parler, conversation. Les rares habi­tués .qui, par choix (timidité, réserve, misanthropie ... ), ne faisaient pas la conversation se distinguaient des précédents par le fait qu'ils n'avaient pas besoin qu'on leur dise le prix du pain, ou encore et surtout par le geste de la boulangère qui se tournait vers une sorte particulière de pain tout en disant, par exemple, «Un bâtard (une ficelle ... ) comme d'habitude?" Autrement, les habitués avaient tous droit à une conversation, si réduite soit-elle : « Alors, ça va mieux aujourd'hui?» où «mieux» et «aujourd'hui» suggèrent les autres jours et donc, de manière économique, la relation). Il y a des habitués qu'on appelle «Madame/Monsieur» ceux qu’on appelle « monsieur Untel/madame Unetelle », puis ceux qu’on appelle par leurs prénoms (et tutoie). Il y a ceux auxquels on demande des nouvelles des "enfants» ou des « petits ., ceux auxquels on demande des nouvelles de " votre fille/petit-fils/femme/mère ... », et ceux auxquels on demande des nouvelles de " Gaston », «Nicole », ou « Arthurine », Il y a ceux  qui viennent directernent au comptoir (pressés, conver sation brève) et ceux qui se mettent de côté, laissent passer les autres (connaissent assez bien la boulangère, vont avoir une conversation plus longue ou plus intime). Il y a enfin ceux rares qu'on va admettre dans l'arrière-boutique (on demande des nouvelles de tous les membres de la famille, qu'on connaît et nomme par leurs prénoms, etc.). Dans ce dernier cas, le pain est mentionné et acheté comme après coup, et payé de même, ou encore tacitement « mis au compte» (à l'heure actuelle, signe de relation solide). Il semble donc qu'entre l'habitué et le commerçant la conversation transforme en échange social (et donc liens à renforcer ou maintenir) un échange qui ne serait, sans cela, que purement économique. Il est clair maintenant, je crois, que les Français ne parlent pas" pour ne rien dire ", que la conversation française est au contraire chargée de sens, dans la mesure où elle affirme et révèle la nature des liens entre les conversants. Mais en quoi cela explique-t-il la première situation citée au début de ce chapitre en quoi cela donne-t-il un sens aux propos apparemment « décousus" de X me ramenant chez moi en voiture . Pour comprendre ce monologue qui a l'air aberrant, il faut le considérer comme une conversation réduite à l'essentiel, au nécessaire et suffisant dans la situation en question. En effet, les commentaires que X avait l'air de débiter «pour rien" jouent un rôle important : ils font état de ma présence. Ils révèlent, de plus, que des liens proches ou assez proches existent déjà entre X et moi, que nous sommes assez à l’aise ensemble pour ne pas faire la conversation si nous n'en avons pas spécialement envie: X peut être membre de ma famille (ma mère, mon fils, ma femme, mon frère, etc.): un(e), le bon copain, la vieille connaissance, etc. En effet, Si ce n était pas le cas, X ne se permettrait pas son petit monologue mais « ferait" plutôt la conversation, m'engagerait dans un échange verbal en posant des. questions qui appellent une réponse plutôt que des questions qui, au contraire, n'en appellent aucune puisqu'elles sont posées, on s'en souvient, au moment où l'action est déjà engagée (<< je prends à droite? », en tournant). S.i par contre X, avec lequel j'ai des liens proches, me reconduisait en silence, cela pourrait signifier ennui, mau­vaise humeur, colère ... Ce silence risquerait vite de devenir lourd, pesant, menaçant, en tout cas un signe de refus et de cassure (à moins que je sache X taciturne, et peu causant »). Car si le silence était complice ou résultat de fatigue par exemple, il serait, même brièvement, commenté [« Je suis crevé(e) ... ", «C'est beau, tout tranquille comme ça ... »), et donc expliqué.

A l'autre extrême, en l'absence de toute relation c'est le silence neutre, sinon hostile. Voilà pourquoi dans l'ascenseur dans la rue, dans l'autobus, et pratiquement partout où l'autre devient totalement étranger à ma vie de tous les jours, où le contexte n'appelle pas à créer des liens, ou alors prête au malentendu, « on ne se parle pas facilement en France". On peut être à la fois totalement étrangers et totalement collés l'un contre l'autre en France, comme dans le métro aux heures de pointe, ou à l'aéroport quand l'embarquement d'un avion a ~té annoncé mais pas encore commencé. C'est de se parler qui rapproche. C'est là une source apparemment inépuisable de malenten­dus entre Américains et Français. Surtout que, pour compli­quer les choses, ces règles sont suspendues dans des circons­tances exceptionnelles et en vacances (donc aussi dans le train dans l’autobus ; C’est en effet dans les lieux publics que les Américains, en France pour la première fois, font l'expérience parfois amusante, mais plus souvent désagréable et même blessante, du malentendu interculturel, se sentent rejetés, réprouvés, critiqués,  ou méprisés, sans comprendre ce qui leur vaut cette « hostilité », et ne peuvent qu'en tirer une des deux conclusions suivantes: « Les Français détestent les Amé­ricains ", ou « Les Français sont froids (hostiles/désagréables/ arrogants/détestables ... )." Et la blessure enfouie devient conviction indéracinable constamment renforcée. Cela essen­tiellement parce que les Américains et les Français ne donnent pas le même sens à l'échange verbal, mais le supposent identique. D'où l'étonnement devant les résultats inattendus, d'où l'incompréhension devant la rupture dans ce qui devrait « aller de soi »,

Quand un(e) Américain(e) en croise un(e) autre dans la rue, en plein jour et dans un quartier qui ne soit pas réputé dangereux, il y a de fortes chances, s'il croise le regard de l'autre, qu'il va lui sourire, ou faire un petit signe de tête, ou même dire bonjour à l'inconnu, sans que cela ne mène plus loin. Cela frappe souvent les visiteurs français aux États-Unis, comme me l'a fait remarquer un monsieur respectable, aux cheveux blancs: « Si j'étais plus jeune, je penserais que toutes ces jolies filles me faisaient de l'œil... Qu'est-ce qu'elles ont l'air flirt à vous sourire comme ça ... Si c'était en France ... » Ce même rapport immédiat et fugace peut s'établir aussi bien, aux États-Unis, par la conversation entre inconnus, là encore sans conséquence. Il peut même durer plus longtemps, comme aux dîners et soirées américains où l'on fait souvent connaissance de gens «très sympathiques", avec lesquels on a de longues conversations, et que l'on ne reverra plus jamais (ce qui trouble profondément les Français).

Il est intéressant, à cet égard, de comparer ce qui se passe en France et aux États-Unis au supermarché quand il y a foule, que la queue à la caisse est longue, et que l'attente se prolonge. En France, dans la plupart des cas, on donne vite des signes d'impatience, on lève les yeux au ciel, exaspéré, on prend l'air épuisé, on se raidit ou se referme, on se prend à témoin, mais on ne se parle pas, tout est exprimé dans le geste, par le corps. A la limite va-t-on protester, «grogner» à haute voix en regardant peut-être son VOISIn, mais sans s'adresser directement à lui. On en fait simplement un complice contre la caissière, le magasin, le système, ceux qui « exagè­rent », Aux États-Unis, la situation est totalement différente. On se tourne vers ses voisins, une conversation plus ou moins générale s'engage, on s'aide à passer le temps et on plaisante sur la situation, on plaint même la caissière et, quand on arrive finalement à elle, on l'encourage de quelques mots. J'ai vu des inconnus se montrer des photos de famille, échanger des conseils, des recettes, ou de bonnes adresses, comparer grossesses et accouchements, tout aussi calmement que vous poser des questions sur la qualité d'un produit ou l'utilisation d'un légume peu ordinaire dans votre caddie, et surtout beaucoup plaisanter. Une dame française, m'entendant parler français à une amie que j'avais rencontrée au supermarché, s'est présentée à nous, nous a donné son adresse et numéro de téléphone, et nous a invitées à aller la voir si nous passions par J. (une autre ville que celle où nous étions). Puis, juste avant de nous quitter, elle s'est excusée en disant: « Excusez-­moi de vous avoir abordées comme ça, mais je vous ai entendues parler français ... Je suis devenue très américaine, vous savez ... »

Il m'est arrivé plus d'une fois de remarquer que, quand la foule devenait vraiment grande au supermarché et qu'il était difficile de circuler ou même de savoir à quelle file on appar­tenait, l'atmosphère tournait un peu à la fête, à la rigolade générale. Et, dans ces moments, bien que près de chaque caisse il y ait des journaux et magazines pour tenter et faire patienter les clients, peu de gens choisissent de lire, à moins de partager la lecture par la conversation (commentaires sur les manchettes, le sensationnalisme de certains hebdomadaires, etc.). En effet, s'isoler dans la lecture et le silence dans un espace si restreint pourrait, je pense, signifier le rejet de l'autre.

Un Français pourrait voir en cela la confirmation de ses stéréotypes [« l'Américain est bon enfant », «les Américains ont des rapports superficiels », etc.), parce que, pour un Fran­çais, une « évidence invisible », une présupposition culturelle, s'impose: la conversation m'engage à l'autre, est un commen­taire sur notre relation, une des façons à ma disposition de faire la différence entre ceux avec lesquels j'ai, j'affirme, je confirme ou je veux créer des liens, et tous les autres dont je nie, par ce refus, l'importance sociale dans ma vie. Ces liens, il faut le rappeler ici, ne sont pas par définition agréables; je peux même regretter amèrement de les avoir, rêver en secret de m'en libérer, mais, dans la mesure où je refuse ou ne peux pas me permettre le prix de la cassure, ces liens sont essentiels à mon existence sociale, à mon inscription dans le social. Mais tout cela s'est installé dans ma tête plutôt à mon insu, et je (français) suis en général inconscient de posséder ces impli­cites, cette grille à travers laquelle je vois et je comprends le monde. Dans cette perspective, il devient « normal» que Je trouve que les Américains manifestent une certaine « promis­cuité» dans leurs conversations (au supermarché) comme dans leurs rapports (voir essai sur l'amitié). Il est « normal» aussi que je me refuse à tout lien que je n'aurai pas choisi. (dans son sens le plus large), qui me serait imposé par des circons­tances non exceptionnelles, comme le hasard qui me donne certains voisins, me juxtapose à d'autres dans le métro, chez un commerçant, dans la rue, dans la queue au super­marché, etc.

De même, dans la mesure où, selon ma grille inconsciente à travers laquelle je regarde le monde, je (américain) ne me sens pas engagé par la conversation, je peux la faire à peu près n'importe où et avec n'importe qui. Bien plus, ce n'est pas la conversation qui révèle ma relation avec l'autre, mais l'espace que je permets entre nous. Plus les relations seront proches, moins il y aura d'espace, comme l'indique l'expression «a close-knit fami/y ». littéralement «une famille tricotée serrée »; pour indiquer une famille très liée. Dans cette pers­pective, si le hasard me met dans une situation où l'espace entre l'autre et moi est plus restreint que l'espace qui «nor­malement  exprimerait la nature de notre relation (ou absence de), j'ai recours à la conversation pour recréer cette distance involontairement abolie. Ainsi, si je ne peux m'écarter de celui qui littéralement, envahit mon espace relationnel, je retablis l’équilibre par la conversation, et tout marche bien si l'autre et moi sommes tous deux américains, puisque nous irons tous deux «spontanément» vers la même solution (lui non plus ne me veut pas dans son espace relationnel si je lui suis étranger).

On peut imaginer maintenant le potentiel de malentendus déjà contenu dans un scénario très simple: un Français et un Américain placés par la circonstance dans un espace restreint par exemple à une table de wagon-restaurant dans un train:

Le Français recréerait la distance par le silence, l'Américain par la conversation. Le degré zéro de la conversation améri­caine serait alors le sourire que j'adresse à l'inconnu que je croise dans la rue et dont je croise le regard. En effet, si je regarde ailleurs, je ne suis tenu de rien. Mais le regard qui transperce, qui traverse l'autre sans le voir n'est pas une spécialité américaine. Si je veux donc éviter le regard de l‘autre, Je regarde ailleurs (comme dans le métro à New York, où il est dangereux de sourire aux anges). Si mon regard croise celui de l’autre et que je ne le salue pas, ne lui souris pas, ou ne détourne pas rapidement les yeux cet échange de regards devient l'équivalent d'une réduction dans notre espace personnel, peut prendre des connotations sexuelles, ou de défi et d’insolence selon le cas. Je voudrais m’arrèter un moment sur cette question d'espace. Je le répète, pour l'Américain, c’est l'espace entre lui et l’autre qui révèlera a nature de leur relation et non leur conversation et espace est donc clairement marqué pour qui sait lire les signes. Bien entendu, les Américains obéissent à ces règles automatiquement, sans y réfléchir et même sans en avoir conscience, puisque c'est ce qui leur est devenu «naturel », c'est-à-dire, ici, culturel. Je (américain(e)) ne per­mettrait le contact physique, donc réduction maximale de l'espace entre nous, qu'à certaines personnes avec lesquel1es j'ai des rapports très étroits et clairement definis. Je peux donc «embrasser» (entourer de mes bras) mes parents et grands-parents, frères et sœurs, enfants et autres membres de ma famille, mes amis, mon époux(se) ou mon amant(e). Si j'embrasse une personne de sexe différent du mien, le fait que nous nous tapotons sur le dos vers la fin de l'embrassade indique, selon mon interprétation, que notre relation n’est ni sexuelle ni amoureuse. (Les Américains, nombreux, auxquels j'ai fait part de ce rôle que j'attribuais à ce tapotement contre lequel le corps français se rebiffe, n’avaient même pas cons­cience de faire le geste. Beaucoup de mes étudiants se sont, m'ont-ils dit, dépêchés de vérifier ma théorie et de la mettre à l'épreuve en observant les autres et eux-memes, et puis ils ont confirmé mon interprétation et m'ont amicalement maudite: je leur avais fait prendre conscience d'un geste totalement « spontané », et brusquement, ils se voyaient le faire. Que tout lecteur américain soit averti et ne m'en veuille pas ... On peut voir, depuis l'avènement des hippies" une variante de ce tapotement: les jeunes peuvent aujourd’hui préférer un balan­cement latéral plus ou moins prononcé des deux corps « embrassés ».) Cette embrassade, plus ou moins serrée, plus ou moins longue selon le rapport que l'on veut exprimer, va se faire en silence. Cela explique pourquoi, si je me trouve, contre mon gré, très près d'une personne que je ne connais pas, je vais parler pour essayer de rétablir la distance. En effet, si l'espace est réduit, ou que nous nous touchons, et que je ne dis rien, mon silence va prendre un sens suggestif, devenir une invitation sexuelle. D'où l'expérience traumatisante

 

 


 

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